Il aura donc fallu la conjonction de multiples facteurs pour venir à bout d’une véritable conspiration du silence, autour d’un crime de guerre à caractère de masse, perpétré par une armée d’occupation européenne contre ses propres troupes de supplétifs africains. Un crime d’État typiquement colonial, doublé d’un mensonge d’Etat néocolonial, farouchement entretenu pendant plus de trois quarts de siècle.
Extrait du livre « Le Massacre de Thiaroye : Histoire d’un mensonge d’État », d’Armelle Mabon, historienne et membre du Centre de recherches historiques de l’Ouest.
Contrairement à ce que leur nom laisse penser, les « tirailleurs sénégalais » ne venaient pas uniquement du Sénégal. Ce corps militaire, créé au milieu du XIXᵉ siècle, regroupait des soldats recrutés dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne sous domination française. Engagés dans les deux guerres mondiales ainsi que dans plusieurs conflits coloniaux, ils ont payé un lourd tribut. Près de 200 000 sont mobilisés durant la Première Guerre mondiale, dont environ 15 % meurent ou restent invalides. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ils sont encore 140 000 à combattre sous l’uniforme français ; près de 24 000 sont tués ou faits prisonniers. Ils seront ensuite engagés en Indochine, à Madagascar et en Algérie.
À la Libération, en 1944, plusieurs milliers de tirailleurs sénégalais sont enfin libérés après quatre années passées dans les Frontstalags, les camps de prisonniers administrés par l’armée allemande en France. Les autorités françaises organisent alors leur rapatriement vers l’Afrique-Occidentale française (AOF). Les historiens ne s’accordent pas sur leur nombre exact : les archives militaires évoquent entre 1 200 et 1 300 hommes, quand d’autres travaux avancent plus de 1 600 soldats. Le 4 novembre 1944, une première étape de ce retour se joue à Morlaix, dans le Finistère. Selon les archives de la Croix-Rouge, 315 tirailleurs refusent d’embarquer à bord du Circassia, le navire chargé de les conduire à Dakar. Ils réclament le versement d’une partie de leur solde, qui ne leur a toujours pas été payée. Pendant plusieurs jours, ils restent à Morlaix dans des conditions précaires, hébergés chez l’habitant ou dormant à l’extérieur. Le 11 novembre, une intervention de la gendarmerie met fin à leur mouvement : ils sont conduits dans des camps militaires en Bretagne, d’abord à Trévé, dans les Côtes-d’Armor, puis à Guingamp, où ils demeurent internés jusqu’en janvier 1945.
Pendant ce temps, leurs camarades qui ont embarqué sur le Circassia débarquent à Dakar le 21 novembre avant d’être transférés au camp militaire de Thiaroye. Eux aussi réclament le paiement des sommes qui leur sont dues et refusent, à partir du 27 novembre, de monter dans un train en direction de Bamako. Pour beaucoup d’entre eux, ces soldes représentent plusieurs années d’économies et un enjeu vital pour leurs familles. Depuis plus de vingt ans, l’historienne Armelle Mabon, spécialiste du massacre de Thiaroye, estime que les autorités françaises ont délibérément construit un « mensonge d’État » autour de cette affaire. « Les officiers français étaient très surpris que des tirailleurs sénégalais osent réclamer des droits, sans compter le préjugé raciste selon lequel les Africains ne savaient pas se servir de l’argent », explique-t-elle. Le général Marcel Dagnan promet alors d’examiner leurs revendications, tout en préparant discrètement une vaste opération militaire mobilisant plus d’un millier d’hommes placés sous le commandement d’officiers français.
Les officiers français étaient très surpris que des tirailleurs sénégalais osent réclamer des droits, sans compter le préjugé raciste selon lequel les Africains ne savaient pas se servir de l’argent.
Armelle Mabon

Le 1ᵉʳ décembre 1944, au camp de Thiaroye, les tirailleurs sont rassemblés puis encerclés. Les soldats français ouvrent le feu à l’arme automatique. Quelques jours plus tard, le commandant supérieur des troupes d’Afrique-Occidentale française, Yves de Boisboissel, justifie l’opération dans un rapport en ces termes : « Ce douloureux coup de bistouri dans un abcès dangereux était nécessaire. » Après la fusillade, 48 tirailleurs sont arrêtés et accusés d’avoir fomenté la révolte. Trente-quatre d’entre eux sont condamnés, en mars 1945, à des peines de prison pouvant aller jusqu’à dix ans, ainsi qu’à la dégradation militaire. Amnistiés en 1946 puis en 1947, ils ne seront jamais réhabilités. La différence est de taille car l’amnistie laisse, de fait, les condamnés coupables d’un crime qu’ils n’ont pas commis. Près de 80 ans après, les familles des condamnés se battent encore pour leur réhabilitation.
Interviewée par Lisbeth, Armelle Mabon explique : « Ce que j’ai trouvé dans les archives consultables est exactement l’inverse de l’histoire officielle. Quand j’ai sondé les documents en ma possession, je me suis rendue compte que les officiers ne racontaient pas tous la même chose quand il s’agit de relater les faits qui se sont déroulés ce jour-là. À l’inverse, les déclarations des tirailleurs convergent toutes entre elles ». Un récit officiel de revendications illégitimes est d’ailleurs créé par le ministre de la guerre qui, à travers une circulaire datant du 4 décembre 1944, fait croire que les tirailleurs ont déjà perçu la totalité de leurs soldes avant l’embarquement. « La découverte de cette circulaire n’a fait que confirmer des doutes que j’entretenais depuis 2002 », poursuit Armelle Mabon. « Et lorsqu’à Londres, j’ai pris connaissance d’archives qui fixent le nombre de tirailleurs en partance pour Dakar à 2 000 alors qu’à l’arrivée ils ne sont que 1 300, j’ai trouvé cela suspicieux. Cependant cela ne m’avait pas posé problème pendant longtemps puisque j’avais trouvé des archives qui disaient que 400 avaient refusé de monter à bord du bateau, lors de l’escale de Casablanca. Depuis le début on sait que 300 ont refusé d’embarquer à Morlaix mais les 400 de Casablanca n’étaient qu’une invention pure et simple pour camoufler le nombre réel de victimes. »
Alors que les travaux d’historien·nes s’accordent sur des pertes humaines comprises entre 300 et 400 tirailleurs, le discours officiel du gouvernement français ne cesse de faire état de 35 morts. Il faut attendre 2014 pour qu’un nouveau chiffre officiel soit avancé, quand François Hollande, alors Président de la République, livre un nouveau bilan de 70 morts et évoque une « répression sanglante » tout en promettant de remettre l’intégralité des archives du massacre au Sénégal. Dans les faits, c’est une version numérisée des archives qu’il a remise à l’ex-Président sénégalais Macky Sall. « Seuls quelques historiens triés sur le volet ont eu le droit de consulter ces archives jugées fallacieuses et falsifiées. Et quand la France ose dire que toutes les archives qu’elle possède ont été mises à disposition, je peux dire que c’est faux », affirme, de son côté, Armelle Mabon.
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Des archives introuvables ou non consultables
Des hommes se sont battus pour la France, contre le péril nazi. Ils ont fait 4 ans de captivité. Certains se sont évadés et on rejoint la Résistance. Pour avoir seulement réclamé leurs droits, ils ont été exécutés et l’État français a camouflé cela en rébellion. Quelle honteuse injustice !
Armelle Mabon
Au Sénégal, c’est le président Bassirou Diomaye Faye qui a récemment confié son « amertume » face au manque de collaboration de la France dans ce travail de restitution historique. « La coopération attendue de la République française dans la mise à disposition complète des archives n’a pas toujours été à la hauteur de nos espérances » a-t-il regretté lors d’une cérémonie de remise d’un livre blanc consacré au massacre de Thiaroye en octobre 2025. Ce document de 301 pages vise à éclairer les circonstances du massacre et de mettre à jour les informations à son sujet. Mais, pour l’historien Mamadou Diouf, qui a piloté le comité ayant produit le livre blanc, celui-ci a surtout permis de confirmer que la France persiste dans « une opération de dissimulation des archives et de l’information ». Un avis partagé par d’autres, comme l’historienne Rokhaya Fall, présidente de la commission « Établissement des faits » du comité de commémoration du massacre de Thiaroye. Selon elle, lorsqu’une équipe d’historien·nes sénégalais·es s’est rendue en France pour y consulter des archives dans le cadre de la rédaction de ce livre, elle s’est heurtée à une certaine opacité : « Quand nous avons voulu consulter la sanction administrée à un officier qui était de service le jour du massacre, nous nous sommes vus opposer un refus. Le document était caviardé. Sous prétexte de l’amnistie, la France estime que la sanction n’existe plus et ne peut donc être vue. » dénonce-t-elle. De son côté, Armelle Mabon avait pourtant réussi à obtenir un accord en 2023 l’autorisant à faire désocculter cette archive. « Puisqu’il a été amnistié, la sanction elle-même n’a pas à être connue. Mais le motif de la sanction oui ! » estime-t-elle, avant de poursuivre : “Tout était prêt pour cette opération de désoccultation qui devait être faite par un laboratoire spécialisé sans que le document ne soit endommagé. Puis, sans aucune explication, nous nous sommes heurtés à un refus qui n’est rien d’autre qu’une obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis. Je suis pourtant persuadée que des personnes ont déjà désocculté cette archive mais, sans doute, les informations ne sont pas plaisantes à voir. Il y va de l’honneur de l’armée française ».
Son combat pour l’accès aux archives a pris un tournant judiciaire avec de multiples saisines du tribunal administratif. Le ministère des Armées lui reproche même des « requêtes abusives ». « J’ai l’impression de me battre contre un racisme institutionnel et je suis convaincue que le traitement n’aurait pas été le même pour des métropolitains blancs », regrette Armelle Mabon.

Une première condamnation de l’État français
François Pinatel, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, a représenté Armelle Mabon dans une série de contentieux sur l’accès aux archives. Il affirme : « Un certain nombre de pièces ont été dissimulées ou, en tout cas, nous ont été indiquées comme n’existant pas, alors que nous avons eu les preuves de leur existence. » Il se réjouit du jugement rendu le 27 mars dernier par le tribunal administratif de Paris, via lequel l’État français a été condamné pour n’avoir pas mis en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès et du lieu de sépulture de Mbap Senghor, l’un des tirailleurs tué à Thiaroye. Le tribunal reproche également aux autorités françaises d’avoir transmis plusieurs informations et archives erronées à sa famille. La somme de 10 000 euros a été accordée au requérant Birame Senghor, fils du défunt, qui avait porté l’affaire en justice. « C’est la première fois qu’on a une décision favorable sur cette question de la responsabilité de l’État. On a réussi non pas sur l’indemnisation du massacre mais sur l’indemnisation du mensonge qui a entouré les circonstances de la mort. C’est une porte entrebâillée mais c’est quand même une victoire », se satisfait maître Pinatel, également avocat de Birame Senghor.
Birame Senghor a 88 ans ! Quand je vois tout ce qui est fait pour qu’il ne sache pas où gît la sépulture de son père, cela me choque profondément ! Combien de temps va-t-il encore devoir attendre avant d’accéder aux archives relatives à son père et enfin connaître la vérité ?
Armelle Mabon
Autre avocat chez qui cette décision judiciaire a provoqué un regain d’espoir : le pénaliste Mbaye Dieng. Au nom de Birame Senghor, il avait porté plainte contre l’État français le 24 juin 2025 pour « recel de cadavre » sans que la démarche n’aboutisse car le procureur de la République de Paris avait classé la plainte sans suite. De quoi soulever l’ire d’Armelle Mabon: « Birame Senghor a 88 ans ! Quand je vois tout ce qui est fait pour qu’il ne sache pas où gît la sépulture de son père, cela me choque profondément ! Combien de temps va-t-il encore devoir attendre avant d’accéder aux archives relatives à son père et enfin connaître la vérité ? » s’insurge-t-elle.
Après le massacre de Thiaroye, M’Bap Senghor « a été considéré comme « non rentré » (disparu) puis déserteur », écrit l’historienne Armelle Mabon dans son ouvrage Massacre de Thiaroye. Histoire d’un mensonge d’État, publié en 2025. Son décès n’a été officiellement reconnu que neuf ans plus tard, en 1953. Les autorités françaises ont également soutenu qu’il avait perçu l’intégralité de sa solde, modifié sa date d’embarquement et lui ont même attribué l’acte de décès d’un nourrisson de vingt jours. Grâce au travail d’Armelle Mabon et au combat mené par son fils, Birame Senghor, ces nombreuses incohérences ont progressivement été mises au jour, jusqu’à l’attribution de la mention « Mort pour la France » le 18 juin 2024. En revanche, l’État français a récemment refusé l’accord amiable proposé par la Cour européenne des droits de l’homme, qui visait à indemniser Birame Senghor pour le préjudice lié au non-versement des droits — notamment la solde et la prime de démobilisation — dus à son père.

Birame Senghor a traversé une dizaine d’années de procédures au cours desquelles il lui a souvent été objecté un motif de « prescription », qu’il rejette en bloc. « Je ne vois pas en quoi il doit y avoir prescription pour l’assassinat de mon père et la réparation de son meurtre alors que depuis 80 ans il y a des mensonges d’État à répétition ! » confie-t-il.
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Des fouilles archéologiques pour « faire parler le sol ».
Face à ces constats, le Sénégal a lancé en mars 2025 sa première campagne inédite de fouilles archéologiques afin de faire parler la plus grande archive matérielle à sa disposition : le cimetière militaire de Thiaroye, où sont officiellement enterrés 34 tirailleurs sénégalais. Depuis le massacre, on ignore où reposent les centaines de victimes, mais en 2021, l’ancien ministre des Armées Jean-Yves Le Drian a reconnu l’existence de trois fosses communes où auraient été ensevelis les corps des soldats fusillés. Ces fosses communes seraient localisées sous les tombes du cimetière militaire, mais là encore, aucune archive palpable. « Il y a beaucoup d’archives qui sont manquantes : la liste des rapatriés, la liste des victimes et des blessés, les documents de calcul des soldes et des primes de démobilisation ou encore la cartographie des fosses communes. » énumère Armelle Mabon, perplexe. Et pour cause, l’armée est une institution qui conserve très bien ses archives. « Alors pourquoi on ne les trouve pas ? J’ai beau les réclamer, on me dit qu’elles n’existent plus. Dans ce cas, soit elles ont été perdues, soit elles ont été détruites ce qui serait illégal puisqu’on aurait affaire à des destructions sauvages. En plus de chercher les responsables de ces actes illégaux, il faudrait alors présenter les bordereaux de destruction de ces archives. Mais qui pourrait expliquer la destruction d’archives aussi importantes que celles-là pour un fait historique aussi important ? » questionne l’historienne. Selon elle, des archives telles que la liste des rapatriés et des victimes étaient restées dans la caserne française de Bel Air à Dakar jusqu’à la dissolution des forces françaises en 2011. « D’après mes informations, toutes ces archives ont été évacuées à Paris via l’ambassade de France ou elles ont transité. »
Les recrues africaines, accusées de « mutinerie », verront mourir au moins 70 de leurs innocents camarades, fauchés par les automitrailleuses. Aucun mort, aucun blessé du côté de l’armée ! Drôle de mutinerie que celle qui fait des dizaines de morts du côté des mutins et aucun mort, aucun blessé, du côté des « forces de l’ordre ». Soyons clairs : c’est un assassinat pur et simple !
Elikia M’Bokolo, historien congolais
Pour pallier le manque de réponses aux questions non résolues par les archives, l’archéologue Moustapha Sall a dirigé la première campagne de fouille des 5 174 mètres carrés du cimetière militaire qui abrite 202 stèles funéraires anonymes. « En France, durant un mois, nous nous sommes heurtés à des problèmes d’accès à certaines archives mais aussi de lisibilité de certaines d’entre elles car elles étaient soit caviardées, classées ou toujours plastifiées. Il nous fallait donc travailler sur d’autres d’éléments d’information tels que les témoignages des descendants de tirailleurs ou des habitants de Thiaroye, ainsi que l’apport d’archéologues. » détaille-t-il. En mars 2025, après 20 jours d’excavation, les fouilles d’un premier lot de 7 tombes révèlent les squelettes de tirailleurs sénégalais, identifiés grâce à l’équipement figurant à leur proximité : des restes de manteaux, chemises et brodequins, la présence de boutons au niveau du torse et du bassin, des pattes de collet et des boutons en cuivre avec des motifs qui rappellent certains régiments. Mais les squelettes portent surtout des traces de torture d’une extrême violence. Les archéologues et scientifiques notent une absence de crâne et de côtes sur certains d’entre eux, la présence d’une moitié de colonne vertébrale, une dent détachée et une balle logée dans la poitrine pour l’un, une bouche ouverte, une absence de côtes et de doigts et d’orteils pour l’autre, sans oublier des tibias enchaînés…Aussi, ce cimetière semble être le réceptacle d’inhumations précipitées vu la position incohérente de certains squelettes par rapport aux tombes : « Nous avons remarqué que les squelettes ne figuraient pas à l’intérieur des tombes mais souvent à l’extérieur du carré funéraire et parfois la tête est à l’envers de la stèle. Cela peut suggérer des pratiques de dissimulation ou des enterrements de crise qui n’obéissent pas aux pratiques funéraires communes », explique Moustapha Sall.
L’archéologue suggère que le cimetière semble être une mise en scène destinée à crédibiliser le récit officiel d’une « rébellion », construit post-massacre. Du fait de l’impossibilité de creuser en-dessous des squelettes à cause de la nappe phréatique, le reste du cimetière et ses alentours doivent être scannés grâce à un géoradar à pénétration du sol. Les analyses génétiques doivent aussi permettre d’identifier les victimes et d’ouvrir ainsi à d’éventuelles procès en réparation. Une seconde campagne de fouilles a débuté le 15 juin dernier et doit permettre d’élargir les découvertes.