Si l’Europe ne veut pas que les Africains quittent leur pays pour venir chez elle, peut-être faudrait-il qu’elle arrête de prendre leurs poissons et leurs minerais… et qu’elle se demande quelles sont ses responsabilités dans la gestion des ressources.
Extrait de » À qui profite l’exil ? Le business des frontières fermées », de Taina Tervonen
Dans un local niché au cœur du quartier populaire de Fives, les discussions vont bon train en cette fraîche soirée de décembre. Autour de la table, on parle stratégies de lutte, démarches administratives, rendez-vous manqués et durcissement des pratiques préfectorales. Ici, on rouspète, on conseille, on s’organise. Nous sommes au quartier général du Comité des sans-papiers 59 (CSP59) de Lille. Chaque lundi, l’assemblée générale se tient dans cette permanence mise à disposition par la mairie. Sur les murs de la pièce principale, devenue à la fois lieu de vie et espace de réunion, se côtoient les portraits de Nelson Mandela et de Romain Binazon, une banderole en hommage aux victimes algériennes du massacre d’octobre 1961, ainsi que des dessins colorés qui contrastent avec la gravité des échanges. Partout, un même symbole : le poing levé, signe d’une lutte qui, ici, ne prendra réellement fin qu’avec la régularisation de toutes et tous. À Lille, le CSP59 recense environ un millier de personnes sans-papiers selon ses listes d’émargement. Un chiffre largement sous-estimé, selon Armand Nwatsock, coordinateur de la commission juridique du comité. « Beaucoup hésitent à franchir nos portes. Certains viennent une fois et ne reviennent jamais, d’autres sont suivis par des associations ailleurs », confie-t-il. Pour obtenir un titre de séjour, les « camarades » du CSP59 ne lésinent pas sur les moyens. Chaque mercredi, accompagnés de soutiens, ils se rassemblent place de la République, sous les fenêtres de la préfecture du Nord. Pancartes, slogans et prises de parole rythment ces mobilisations hebdomadaires, qui se poursuivent souvent par un cortège dans les rues du centre-ville. Le mercredi 10 décembre, la mobilisation prend une ampleur particulière. À la manifestation habituelle succède une « nuit blanche de défense des droits élémentaires », organisée pour dénoncer « la froideur bureaucratique », « le mépris gouvernemental et préfectoral » et alerter sur l’urgence de régulariser, avant que ne surviennent, selon les organisateurs, « des actes désespérés ».
Une nuit de revendications
Ce soir-là, près de 290 personnes se rassemblent place de la République avant d’entamer une marche à travers les rues commerçantes du centre-ville, sous la surveillance de plusieurs fourgons de police. Rue de Béthune, rue Neuve, place du Général-de-Gaulle, rue de la Vieille Comédie : le cortège progresse dans une ville déjà plongée dans l’ambiance des fêtes de fin d’année. Entre tintements de cloches et mélodies de Noël, des slogans fusent :
« Macron, ton racisme on n’en veut pas »,
« Le cas par cas, on n’en veut pas »,
« Monsieur le préfet, régularisez »,
« On veut des papiers pour tous »,
« Nous sommes en danger, nous ne sommes pas dangereux ».


L’objectif : rompre la légèreté ambiante et sensibiliser les passants, et cela à quelques jours de la Journée internationale des migrant-es, qui se tient chaque 18 décembre. De retour place de la République, environ 110 personnes participent à la nuit blanche. Les prises de parole s’enchaînent : sans-papiers, militants syndicaux, soutiens associatifs. Parmi eux, Nico, étudiant en histoire et militant à l’Unef, venu défendre la convergence des luttes. « Les étudiants étrangers sont particulièrement touchés : hausse des frais d’inscription, suppression annoncée des APL, difficultés pour renouveler leurs titres de séjour… », énonce-t-il, avant d’ajouter : « C’est une mesure discriminatoire et raciste de plus prise par le gouvernement contre les étrangers. Toutes les difficultés et les bâtons qui sont mis dans les roues des étudiants étrangers dans le renouvellement de leurs titres de séjour les empêche d’étudier, de travailler ou même de vivre dans de bonnes conditions. » Sarah, responsable nationale à l’organisation de la Jeunesse communiste du Nord, est également présente. Elle aussi dénonce un racisme qu’elle analyse comme « un outil de la bourgeoisie et du capitalisme pour diviser la classe travailleuse et exploiter encore plus les personnes racisées ». Pour elle, le triomphe ne s’obtiendra pas sans « une unité de classe pour vaincre le fascisme et la bourgeoisie ». Puis, dans le silence soudain de la place, la voix de Nadia s’élève. Sans-papiers elle aussi, elle interprète Adieu mon pays d’Enrico Macias. Une chanson chargée du deuil de l’exil, qui résonne profondément parmi les personnes rassemblées.
« On a mis les caméras à cause des gens noirs et voleurs comme vous »
L’association qui m’emploie ne me délivre pas de fiche de paie, mais des reçus. Ils ne parlent pas de travail, mais « d’activité génératrice de revenus ». Pour moi, c’est de l’exploitation mais comme c’est la même association qui m’héberge, pour eux, ils font preuve de charité.
Hayat
Assise au pied de la fontaine, Hayat observe la scène avec des yeux creusés par la fatigue. Les fourgons de police postés autour de la place attirent régulièrement son regard. L’arsenal policier l’intimide et lui rappelle sa condition de femme sans-papiers, dont elle peine à s’extraire. Avant de se confier, Hayat nous demande à ce que son témoignage soit anonymisé. « Je ne veux pas m’attirer d’ennuis. Et ma famille n’est pas au courant de toutes les difficultés que je traverse », explique-t-elle. Arrivée du Tchad en 2019, elle est déboutée du droit d’asile en 2021. Depuis, elle tire le diable par la queue et tente de survivre dans un quotidien ballotté entre une surexploitation au travail et la crainte continue d’un contrôle d’identité pouvant aboutir à un placement en centre de rétention. En 2022, elle est embauchée par une association qui l’héberge, pour laquelle elle effectue des tâches de ménage et de plonge. Pour trente heures de travail hebdomadaire, elle perçoit d’abord 170 euros par mois, puis 270 euros aujourd’hui. Après trois années de dur labeur, elle dépose une nouvelle demande de titre de séjour au titre des « métiers en tension ». Mais après neuf mois d’espoir, c’est un nouveau refus. Aujourd’hui, Hayat attend l’issue du recours qu’elle a engagé. Usée par un parcours administratif long et sinueux et par la pénibilité de son travail, elle évoque également le manque de soutien de certains employeurs, peu sensibles à sa situation administrative. « Après l’échec de ma nouvelle demande de titre de séjour, mes responsables m’ont dit qu’ils n’y pouvaient rien et que c’est comme ça malgré le fait que l’association dispose d’un agrément de la préfecture. De toute façon, eux ne parlent jamais de travail mais « d’activité génératrice de revenus ». Je considère que c’est de l’exploitation. Et comme c’est la même association qui nous hébergent en contrepartie, ils estiment qu’ils nous font là une belle charité », confie-t-elle tristement. Elle rapporte également des propos discriminants tenus à son encontre, notamment lors de l’installation de caméras de surveillance sur son lieu de travail. Lorsqu’elle interroge ses supérieurs à ce sujet, ils lui rétorquent : « On a mis les caméras à cause des gens noirs et voleurs comme vous ». Hayat l’affirme : « Ces caméras, c’est pour nous surveiller quand on fait le ménage, la plonge et parce qu’on a accès à la cuisine et à la réserve. Pourtant, mes collègues et moi sommes des gens dignes. Lorsque nous avons besoin de quelque chose, nous demandons. Nous ne touchons à rien sans autorisation. Et nos responsables qui sont censés nous donner de quoi nous nourrir ne le font même pas. Les manques de respect s’enchaînent ». Aujourd’hui, Hayat a hâte de trouver un emploi avec, à la clef, de vraies fiches de paie car, depuis des années, elle ne reçoit que des reçus. Au fil de l’entretien, Hayat change d’avis. « Écrivez mon vrai prénom. Je veux que les gens sachent ce que nous endurons. J’ai déjà perdu quatre années de ma vie. Je n’en peux plus. »

La préfecture du Nord attaquée en justice
Ce sentiment de stagnation est partagé par l’ensemble des personnes rencontrées. Être sans-papiers, c’est remettre ses projets à plus tard — parfois pour toujours. C’est perdre l’accès aux soins, au logement, vivre dans un état de vigilance permanente, adapter ses déplacements pour éviter la police. Une réalité qui contraste avec les déclarations de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui se félicitait le 22 décembre sur X d’une chute drastique des régularisations, présentée comme le résultat d’une politique de « fermeté ». À Lille, ces annonces sont mal accueillies. Le 9 juillet 2025, un collectif de quinze organisations — dont la Cimade Nord-Picardie, le CSP59, le Secours catholique et la Ligue des droits de l’Homme — a saisi le tribunal administratif de Lille. Objectif : contraindre la préfecture du Nord à garantir un accès effectif au service public et le respect des droits fondamentaux des usagers. « Les voies amiables ont été épuisées : lettres ouvertes, manifestations, mises en demeure restées sans réponse. C’est la première fois que nous attaquons juridiquement la préfecture en tant que service public », explique Chloé Fourdan, avocate en droit des étrangers. « Une administration française ne respecte plus ses obligations fondamentales : l’accès au service public, la continuité des droits et l’adaptabilité du service ».

Nous sommes passés de la meilleure préfecture à l’une des plus difficiles. Aujourd’hui, les étrangers fuient le Nord, car la préfecture est devenue l’une des plus dures en matière de retards et de durcissement des régularisations.
Armand Nwatsock, Comité des sans-papiers du Nord
La coupe est pleine pour la cohorte de militant-es associatifs, unanimes à reconnaître le caractère inédit de la situation lilloise. Emmanuelle Jourdan Chartier, co-secrétaire générale nationale de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) dresse un constat alarmant. À Lille, les permanences d’accès au droit sont désormais majoritairement sollicitées par des personnes étrangères, souvent isolées. « Nous avons des permanences sur de nombreux sujets : violences policières, discriminations, accès au logement. Mais depuis quelques années, ce sont surtout des étrangers qui viennent nous voir. Ils sont les plus démunis, parce que le droit des étrangers est devenu extrêmement complexe et répressif, et surtout parce que la préfecture ne fonctionne plus. Les gens viennent pour être aidés juridiquement afin de faire valoir leurs droits. Ils sont souvent dans des situations épouvantables », déplore-t-elle. Un constat partagé par Armand Nwatsock, coordonnateur de la commission juridique du Comité des sans-papiers du Nord (CSP59), qui observe une fréquentation croissante de la permanence. Chaque semaine, entre vingt et trente personnes s’y rendent. La moitié vient pour la première fois, les autres pour le suivi de leur dossier. « Nous sommes passés de la meilleure préfecture à l’une des plus difficiles. Il y a une quinzaine d’années, le Nord était considéré comme un paradis administratif : les étrangers s’y rendaient massivement. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ils fuient le Nord, car la préfecture est devenue l’une des plus dures en matière de retards et de durcissement des régularisations. De plus en plus de personnes déménagent vers le Pas-de-Calais, où les délais sont moins longs. C’est un peu plus cool », résume-t-il.
Le discours a changé : il n’est plus agressif, il est devenu mielleux. À quoi bon afficher une gentillesse de façade si elle ne débouche sur aucun acte concret ?
Armand Nwatsock
Si l’attitude de la préfecture irrite autant, c’est aussi en raison de son ambivalence. À Lille, la parole ne se traduit pas en actes. Tous les acteurs associatifs interrogés reconnaissent les efforts de communication déployés par la préfecture à l’égard du tissu militant local. Emmanuelle Jourdan Chartier rappelle qu’un changement s’est opéré avec l’arrivée du nouveau préfet. « Avec l’ancien préfet du Nord, Georges-François Leclerc, il n’y avait pas de discussion possible. Les relations étaient très mauvaises, il refusait de recevoir la LDH. Le dialogue était rompu. Puis, celui-ci a repris avec Bertrand Gaume. Jusqu’à présent, toutes nos demandes de rendez-vous, que ce soit sur la situation des étrangers ou sur les pratiques policières, ont abouti à des entretiens », explique-t-elle. Elle nuance toutefois immédiatement : malgré une pratique préfectorale « plus cordiale et plus ouverte vis-à-vis du monde associatif », l’impact demeure nul sur le traitement des dossiers. « Les situations concrètes des étrangers ne s’améliorent pas », tranche-t-elle. Même son de cloche du côté du CSP59. Armand Nwatsock se souvient qu’entre 2007 et 2011, le comité était perçu comme le vilain petit canard des organisations d’aide aux étrangers, au point d’être exclu des réunions avec la préfecture. En cause : des modes d’action jugés trop radicaux — occupations, manifestations, grèves de la faim — là où l’administration préférait dialoguer avec des structures aux méthodes plus institutionnelles, comme la Cimade ou la LDH. Ce temps-là semble révolu. Aujourd’hui, les canaux de communication sont ouverts et les relations apaisées. La préfecture n’a, par exemple, jamais refusé au CSP59 une autorisation de manifestation, y compris dans des lieux sensibles. « Le respect est là. Quand j’écris au secrétaire général de la préfecture, j’ai une réponse sous quarante-huit heures. Quand on intervient sur une situation, on obtient toujours un retour. Mais il est très rarement favorable. Le discours a changé : il n’est plus agressif, il est devenu mielleux. À quoi bon afficher une gentillesse de façade si elle ne débouche sur aucun acte concret ? » interroge Armand Nwatsock.

La préfecture, entre manque de moyens et dématérialisation
En interne, la préfecture du Nord reconnaît elle-même l’ampleur des retards. Plusieurs échanges ont eu lieu entre la commission du droit des étrangers du barreau de Lille et l’administration préfectorale. « Ils n’y arrivent pas », résume Chloé Fourdan, avocate en droit des étrangers. « Les lois se durcissent, les exigences de contrôle augmentent, mais les moyens humains ne suivent pas ». Un diagnostic partagé par le CSP59, qui pointe une organisation saturée. « Ce sont les mêmes agents qui traitent les premières demandes, les renouvellements, les naturalisations, les titres salariés, la vie privée et familiale », explique Armand Nwatsock. « Dès qu’un agent est absent, les dossiers s’accumulent. Et selon les priorités du moment, certains types de demandes sont laissés de côté pendant des mois ». À ces dysfonctionnements s’ajoutent des consignes politiques restrictives et, selon plusieurs acteurs associatifs, une influence croissante de syndicats d’extrême droite au sein de l’administration. Autre problématique : celle de la dématérialisation des démarches via l’ANEF (Administration numérique pour les étrangers en France). Présentée comme un outil de simplification, celle-ci est pourtant devenue un obstacle supplémentaire pour de nombreux usagers. Depuis juin 2024, Marie-José Guénard, militante à la LDH de Lille, reçoit quotidiennement des personnes désemparées face à la plateforme. « Les bugs sont constants. Une pièce mal téléchargée, un délai dépassé, et tout se ferme. Il n’y a ni écoute ni accompagnement. Et surtout, beaucoup de personnes ne reçoivent même pas de récépissé, alors que c’est ce document qui permet d’éviter les ruptures de droits », dénonce-t-elle. Ces difficultés ont été largement documentées par les associations nationales. La dématérialisation, loin de faciliter l’accès aux droits, a contribué à « fermer les portes » des préfectures et à précipiter de nombreuses personnes étrangères dans la précarité : perte d’emploi, suspension des aides sociales, accès entravé aux soins et au logement.
Ce sont les mêmes personnes qui traitent les premières demandes, les renouvellements, et même les dossiers de naturalisations. Il y a donc un moment où ils se disent qu’ils vont mettre le paquet sur les dossiers « salariés » et, pendant ce temps, les dossiers « vies privées et familiales » sont en attente. Et puis vice-versa. D’où les dossiers qui s’amoncellent.
Armand Nwatsock
Autre source majeure de crispation à Lille : l’affaiblissement progressif de la Commission consultative départementale de réexamen des situations administratives des étrangers (CODRESE), une spécificité locale obtenue en 1996 à l’issue d’une grève de la faim. Pensée comme un espace de dialogue humanitaire permettant d’examiner des situations exceptionnelles, la CODRESE est aujourd’hui vidée de sa substance. « Le nombre de commissions a diminué, elles sont souvent annulées, et le nombre de dossiers acceptés s’est effondré », explique Armand Nwatsock. « On est passé d’environ vingt régularisations par mois à une vingtaine par an ». Plus grave encore, certaines personnes ayant vu leur dossier examiné en CODRESE se sont vu notifier une obligation de quitter le territoire français (OQTF). « C’est une rupture totale de confiance », s’indigne Emmanuelle Jourdan Chartier. « La CODRESE ne devait jamais mettre les gens en danger. Prononcer une OQTF après un passage en commission, c’est un scandale ». Emmanuelle Jourdan Chartier affirme également qu’il y a, selon elle, une volonté de casser l’effet de groupe : « Avant, toutes les associations venaient et assistaient à la CODRESE ensemble. Aujourd’hui, c’est une association après une autre. Les passages se font en mode solo comme pour nous fragiliser car ils savent que c’est plus facile pour nous quand nous sommes tous ensemble face à eux« . Face à cette dégradation, plusieurs associations s’interrogent désormais sur l’utilité de continuer à siéger au sein du dispositif.
À Lille, comme ailleurs, l’engagement associatif a un coût et nécessite des moyens que les associations s’échinent à trouver. « La LDH est essentiellement financée par les adhérents. Toutes les adhésions, même celles de soutien, nous permettent de travailler. Nous avons aussi des subventions publiques. À Lille nous avons une subvention de fonctionnement accordée par la ville », nous informe Emmanuelle Jourdan Chartier. Au vu de la fonte progressive des subventions, Armand Nwatsock prône, quant à lui, l’autonomisation. « La subvention qu’on perçoit de la ville est d’abord passée de 12.000 euros à 7.000 euros. Aujourd’hui elle n’est plus que de 5.000 euros. C’est pourquoi nous sommes dans une démarche de créer un réseau composé d’anciens sans-papiers afin qu’ils nous épaulent financièrement dans nos missions. Nous avons gardé le contact avec beaucoup d’entre eux. Ils sont devenus commerçants, avocats, médecins… Cela nous permettrait d’être autonome et de continuer à travailler avec ou sans subventions ».