Darmanin se présente comme un grand sauveur de la cause des femmes, ce qui est assez insolent venant de lui. Sa solution aux violences sexuelles : enfermer les étrangers.

La coalition Colère Nantes s’est montée en 2023, suite à l’annonce de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, de construire 11 nouveaux CRA en France, dont un à Nantes. Son objectif : doubler le nombre de places en centres et locaux de rétention administratif et atteindre 3 000 places d’ici 2027. « Darmanin inscrit Nantes dans cette politique suite à un sombre fait divers de violences sexuelles commises par des personnes en situation irrégulière », explique Louna, membre de Colère Nantes, avant d’ajouter : « Darmanin se présente comme un grand sauveur de la cause des femmes, ce qui est assez insolent venant de lui. Sa solution aux violences sexuelles se résume à enfermer les étrangers. » Le projet de CRA a ainsi été présenté comme une réponse à une « insécurité » à Nantes. « Loin d’être anodin, ce discours résonne avec l’imaginaire raciste diffusé par l’extrême droite. On pense notamment au collectif fémonationaliste Némésis, qui instrumentalise énormément ce genre de faits divers et en néglige d’autres pour servir leurs discours racistes », poursuit Louna. Pour rappel, une femme est tuée tous les trois jours en France par son compagnon ou ex-compagnon. À Nantes métropole, on estime que près de 25.000 femmes subissent des violences dans le couple, la famille, à l’école, au travail et/ou dans l’espace public. Comme nous l’ont montré les affaires Dupont de Lignonnès et Pélicot – pour ne citer qu’elles – les violences patriarcales ont lieu dans tous les milieux sociaux et traversent l’ensemble de la société.


Rassemblant aujourd’hui une trentaine d’organisations, associations, syndicats ou partis politiques, Colère Nantes lutte contre ce projet de CRA et contre le principe même d’enfermement administratif. « Les CRA sont des lieux où l’on enferme sans jugement des personnes étrangères, non pas parce qu’elles ont commis des crimes ou des délits, mais simplement du fait de leur situation administrative », explique Louna. Chaque année en France, des milliers de personnes sont ainsi enfermées dans ces prisons qui n’en portent pas le nom, le plus souvent au mépris des droits les plus fondamentaux. Les conditions indignes d’enfermement ont d’ailleurs été dénoncées par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté en 2023, qui a décrit des « espaces sales et dégradés », l’installation de « couchage de fortune » et des « atteintes à l’intimité et à la dignité ». La rétention de personnes mineures a, elle aussi, été largement dénoncée. La Cour européenne des droits de l’Homme a condamné onze fois la France pour l’enfermement d’enfants en rétention avant que la loi du 26 janvier 2024 ne l’interdise. Mais la loi ne s’applique pas de la même manière partout. Et pour cause : l’enfermement des enfants est toujours autorisé et appliqué à Mayotte.

Lors du festival "Nantes anti-CRA", le 4 avril dernier. © Colère Nantes
Lors du festival « Nantes anti-CRA », le 4 avril dernier. © Colère Nantes

L’affaire d’Arenc, ou l’origine illégale – et raciste – des centres de rétention

Le témoignage de Ludovic en dit long sur la détresse et la détermination des personnes enfermées. Arrêté alors qu’il était au travail, il est déporté dans le CRA de Mesnil-Amelot, à côté de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. « J’étais traumatisé », se souvient-il. Les bruits des avions sans arrêt l’empêchent de dormir. Lorsqu’il est amené à l’aéroport pour être expulsé au Congo, il demande à aller aux toilettes juste avant le décollage et se recouvre le visage et le corps de ses excréments. L’odeur est insupportable : il devient impossible de le faire monter dans l’avion. Les policiers sont obligés de le ramener au CRA. À la deuxième tentative d’expulsion, Ludovic place cinq lames de rasoir dans sa bouche, menaçant de les avaler s’il était à nouveau amené à l’aéroport. Il finit par sortir du CRA grâce à son avocat. Son voisin de CRA, lui, a avalé un verre de shampoing et a été hospitalisé pour échapper à l’expulsion. Comme eux, de nombreuses personnes sont prêtes à tout pour y échapper. Et cette lutte ne date pas d’hier. Dans « Feu au centre de rétention » (Libertalia), des retenus racontent les six mois qui ont précédé l’incendie du centre de Vincennes, le 22 juin 2008. Refus de s’alimenter, de se laisser compter, incendies de chambres, affrontements avec la police : les actes de résistance s’y multiplient.

Juste après l’incendie, les déclarations qualifiant cet événement de « drame » se sont multipliées. Le véritable drame est de vivre traqué, dans la crainte permanente d’être arrêté, enfermé, expulsé. Que de nombreuses personnes soient acculées à choisir le suicide et l’automutilation comme portes de sortie de la rétention, qu’il y ait de plus en plus d’arrestations et d’expulsions, là se situe le vrai drame. Dans cette logique, l’incendie de Vincennes représenta une bouffée d’air.

Extrait de « Feu au centre de rétention », paru chez Libertalia

À l’origine, l’enfermement administratif était illégal. L’ancêtre des CRA voit le jour à Marseille, en 1963. À l’époque, un entrepôt d’Arenc dans le port de Marseille est utilisé par la préfecture de police pour y enfermer sans contrôle judiciaire les passagers algériens à qui l’entrée en France est refusée, en attendant leur expulsion. Les conditions y sont indignes, et le scandale éclate en 1975, lorsque l’avocat Sixte Ugolini alerte la presse de la disparition d’un de ses clients qui aurait été détenu dans le centre. Par la suite, les CRA sont légalisés en 1981. « Plutôt que de mettre fin à ce type d’enfermement, on a décidé de changer la loi en 1981 pour en faire un système légal d’enfermement et de maltraitance », souligne Louna. Alors que la durée légale d’enfermement était initialement limitée à 24h, elle a été progressivement allongée jusqu’à atteindre pas moins de… 90 jours aujourd’hui ! Pourtant, « on sait très rapidement si les personnes sont expulsables ou non », souligne Louna. « Donc augmenter ce délai, c’est uniquement maltraiter, traumatiser les personnes et répondre aux attentes de l’extrême droite et même de la droite. »

Illustration d’Ana Pich, lors du festival « Nantes anti-CRA ». © Colère Nantes

« Il faut que tout le monde sache l’horreur qu’ils veulent construire à Nantes. »

En dehors des festivals anti-CRA, Colère Nantes organise des réunions publiques à destination notamment des riverain-es du projet et des projections de films. « Il y avait déjà un enjeu de communiquer sur le CRA, car ça reste des projets qui restent encore confidentiels et méconnus », explique Louna. « Il faut que tout le monde sache l’horreur qu’ils veulent construire à Nantes. » La coalition a aussi diffusé une pétition en ligne, entrepris un recours en justice pour contester la qualification d’intérêt général et bloqué les bureaux d’Egis en charge des travaux. L’objectif : dénoncer cette répression administrative s’inscrit dans un contexte de 40 années de politiques anti-immigrations et racistes. Ces politiques ont conduit à la « fabrique des sans-papiers » en fermant progressivement la grande majorité des portes qui permettaient la régularisation. « Dans les années 60, les gens venaient en France, avec ou sans papiers, ils trouvaient du boulot et étaient régularisés », rappelle la juriste Karine Parrot, membre du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·es). En 1984, les personnes étrangères obtiennent une carte de résidence de 10 ans et renouvelable de plein droit. Aujourd’hui, on les maintient dans une situation très précaire avec des titres de séjour qu’il faut sans cesse renouveler. « Cette précarité sert au capitalisme qui prospère sur le travail des personnes étrangères, plus dur et plus mal payé », souligne Louna.

La loi immigration de 2024 a franchi un nouveau palier. « Depuis 2024, tout est bloqué, les gens sont désespérés », constate Anzoumane Sissoko, membre du Collectif Sans Papier du 75 et de la Marche des solidarités. « Toute cette énergie et ce pognon qu’ils mettent à briser la vie des gens, on pourrait le mettre à accueillir des gens », s’exclame la juriste Karine Parrot. « D’un côté on parle d’un projet de CRA à des millions d’euros, et de l’autre on a des familles avec des enfants qui dorment dehors », abonde Mamadou du Collectif Sans Papier du 44. « On construit des CRA au lieu de construire des logements. » Le gouvernement estime un budget de 37 millions d’euros pour construire le CRA de Nantes, sans compter les frais de fonctionnement. Colère Nantes estime que les salaires des policiers représenteraient à eux seuls pas moins de 25 millions d’euros de frais supplémentaires chaque année. Un exemple à côté de chez nous qui peut nous donner un peu d’espoir, à contre-courant des politiques anti-migratoires françaises et européennes : l’Espagne a décidé début 2026 de régulariser un demi-million de travailleur-ses sans papiers.

Même si ça peut sembler complètement utopique dans le contexte actuel, il est essentiel de revendiquer la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous et de ne pas lâcher cette ligne-là.

Karine Parrot, juriste.

Où en sont les autres projets de CRA en France ? Bonne nouvelle : les constructions sont en retard. D’après un rapport du Sénat, l’objectif des 3 000 places a été repoussé à 2029. Sur les 11 projets annoncés dans un premier temps par Gérald Darmanin, seuls 8 sont encore cités : Bordeaux, Dunkerque, Dijon, Nantes, Béziers, Oissel (Seine-Maritime), Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) et Aix-en-Provence. Des collectifs s’organisent pour résister à la plupart de ces projets et plusieurs d’entre eux appellent à une mobilisation nationale prévue le 18 avril à Dijon sous le mot d’ordre « Pas de CRA, ni ici ni ailleurs ». Si aucune lutte n’a jamais réussi à faire abandonner un projet de CRA jusqu’à présent, ça ne suffit pas à décourager Colère Nantes : « On sera le premier projet de CRA qui ne verra pas le jour ! ».