Avant, on voyait surtout des hommes quitter leurs pays d’origine et faire venir leurs épouses en France par la suite. Depuis peu, on observe que ce sont les femmes qui partent d’elles-mêmes pour s’offrir une nouvelle vie. Elles fuient des mariages forcés, des violences conjugales, l’excision, ou encore des violences économiques. Mais une fois en France, elles déchantent face à la réalité brutale dans laquelle elles sont prises au piège.

Évelyne Ongong Boulou, présidente du RIFEN

En ce dernier samedi de janvier, les adhérentes de la Rencontre Internationale des Femmes Noires du Nord (RIFEN) ont troqué manteaux et écharpes contre des tenues traditionnelles. Wax, bazin, thioub, foulards noués avec soin : devant l’objectif, elles posent avec assurance. Entre leurs mains, des pancartes reprennent des articles du protocole de Maputo : « Droit à la dignité », « Élimination de la discrimination », « Protection des femmes dans les conflits armés ». L’exposition à venir vise à faire connaître cet instrument juridique africain, souvent méconnu. Il s’agit d’un dispositif obligeant les États signataires à garantir les droits des femmes, notamment concernant les droits sexuels et reproductifs. À ce jour, il a été signé et ratifié par une majorité de pays d’Afrique. « Nous avons la Cedaw (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, NDLR), la convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes, le protocole de Maputo… mais leur application reste insuffisante. Beaucoup de femmes ne sont pas protégées dans leur propre pays. Cela conduit à l’émigration », explique Évelyne Ongong Boulou, présidente de la RIFEN. Depuis quelques années, l’association observe une évolution : « Avant, les hommes partaient et faisaient venir leurs épouses. Aujourd’hui, ce sont les femmes qui partent d’elles-mêmes. Elles fuient des mariages forcés, des violences conjugales, l’excision, des persécutions politiques ou religieuses. Elles quittent les douleurs. »

Selon les estimations onusiennes, une immense majorité des femmes et de filles qui empruntent la route migratoire méditerranéenne subissent des violences sexuelles en chemin. Mais une fois arrivées en France, une autre épreuve commence.

Les adhérentes du RIFEN en préparation de l'exposition consacrée au protocole de Maputo. © Katy M. / Lisbeth
Les adhérentes de la RIFEN en préparation de l’exposition consacrée au protocole de Maputo. © Katy M. / Lisbeth

« Victimes peut-être. Étrangères d’abord. »

En Afrique, nous avons plutôt affaire à une tradition orale, alors qu’ici tout est dans l’écrit. Tout est codifié. Il faut des documents et des attestations pour tout. Ce qui peut désarçonner les nouvelles arrivantes. On reçoit beaucoup de femmes qui ne parlent pas français et qui, par conséquent, sont bloquées dans leurs démarches.

Évelyne Ongong Boulou

Les violences administratives désignent la confiscation ou la destruction des documents vitaux et nécessaires à la vie de tous les jours (passeport, carte vitale, titre de séjour…) Ces violences représentent également toutes les actions commises par le conjoint de la victime afin de restreindre ou de compromettre l’accès à son titre de séjour. À l’heure actuelle, les ressortissant-es étrangèr-es marié-es séjournant régulièrement en France peuvent disposer d’un droit au séjour qui est associé au statut de leur conjoint-e. Il s’agit d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale ». Pour obtenir ce titre de séjour, les femmes doivent se présenter en préfecture avec leur conjoint. En cas de rupture de la vie commune due à des violences conjugales, la préfecture ne peut pas exiger la présence du conjoint, mais c’est à la charge de la femme de préparer le dossier en précisant qu’il s’agit d’une rupture de la vie commune en raison de violences, avec des éléments de preuve à l’appui (dépôt de plainte, attestation médicale, condamnation du conjoint…), qui ne sont pas toujours aisés à obtenir, surtout pour des femmes qui sont souvent isolées socialement, et parlant peu ou pas le français. Alexandra Lachowsky, directrice de plaidoyer pour l’ONG Women for Women France, souligne : « La condition de présence à la préfecture est un outil d’une puissance extraordinaire pour un conjoint violent. C’est extrêmement puissant pour lui de décider s’il accompagnera ou non sa partenaire à la préfecture ». Pour elle, les femmes étrangères ne sont pas protégées au même titre que les femmes françaises. L’ONG milite ainsi depuis peu en faveur de la création d’une « infraction autonome de violence administrative » dans le droit français, pour protéger les femmes exilées des lois qui leur sont défavorables car ne tenant pas en compte de leurs situations spécifiques.

Un constat fait également par Fatoumata Bayo, qui a fondé l’association Sororité Humanité Exilées (SHE) après avoir reçu, lors d’une permanence bénévole, une femme victime de violences conjugales dont les papiers avaient été subtilisés. « Nous étions incapables de l’aider à renouveler son titre de séjour. Cela a été un déclic. » Aussi, grâce à ses activités bénévoles, elle remarque que la plupart des associations qui font de l’accompagnement juridique pour l’accès au titre de séjour sont prises d’assaut par les hommes. Aussi, le parcours d’exil diffère selon le genre. « Un homme exilé peut plus facilement créer du lien avec les hommes de sa communauté tandis que pour une femme, c’est plus compliqué, car si elle arrive ici sans conjoint, elle se retrouve vite isolée. », détaille Fatoumata Bayo, avant d’ajouter : « Nous sommes aussi confrontées à des femmes qui sont en France avec leurs conjoints et qui vont rester uniquement avec lesdits conjoints dans la sphère familiale, c’est une sorte de marginalisation contre laquelle on lutte aussi ». En résumé : les femmes exilées sans conjoints sont isolées. Mais avec un conjoint – surtout s’il est violent – elles peuvent être enfermées dans la sphère familiale, et sont donc isolées aussi.

Une femme et son enfant, à l’accueil hygiène et santé de l’ADSF. © Victorine Alisse ADSF

« Pourquoi ne vous êtes-vous pas débattue pour éviter d’être violée ? »

Au moment du viol, la victime avait plusieurs hommes sur elle. Arrivée en France, on lui demande une description détaillée de l’environnement dans lequel elle a subi le viol. S’il y avait de la lumière par exemple, si telle fenêtre était ouverte. Nous avons affaire à des victimes qui essayent d’oublier leurs traumatismes. Ce n’est pas possible de leur infliger ce type d’interrogatoire !

Mireille Yehouessi, bénévole à la RIFEN

Au-delà des textes, les associations pointent un manque de formation des agents et des magistrats. Mireille Yehouessi, bénévole à la RIFEN, accompagne des survivantes dans la rédaction de leur récit pour l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). « On les pousse à revivre le traumatisme. On exige des détails impossibles. Or il peut y avoir amnésie. Ce n’est pas possible d’infliger ce type d’interrogatoire. » Évelyne Ongong Boulou renchérit : « Les agents de l’OFPRA ne semblent pas du tout formés à la psychologie de l’exil vu les remontées qu’on a des principales concernées ! » Évelyne aborde également les problématiques d’interprétariat. Les survivantes ont le droit d’avoir recours à un-e interprète si elles ne maîtrisent pas la langue française. « Mais on ne sait pas ce que l’interprète raconte surtout quand c’est un homme qui assure la traduction ! Il y a des choses qu’il peut volontairement occulter par misogynie ou lesbophobie. Quelle garantie a une lesbienne de voir son récit être traduit correctement par un homme hétéro ? », s’interroge-t-elle avant de donner l’exemple d’une femme, accompagnée par la RIFEN, dont le récit a été complétement dénaturé par l’interprète masculin qui lui a été attribué. Et lorsque cette demandeuse d’asile l’a notifié au juge lors de son audience à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), celui-ci s’est agacé et a invité la requérante à se taire tout en moquant sa capacité à parler français.

Des situations et des propos discriminatoires largement documentées dans le rapport publié par la CGT Conseil d’État le 18 février dernier, et dans lequel près de 4 agent-es sur 5 témoignent « de propos de nature discriminatoire ou de nature à créer un doute sérieux sur l’impartialité de la formation de jugement, dirigés envers des requérent-es au droit d’asile ». Petit florilège des propos, tenus par des juges de la CNDA, et rapportés par les agent-es dans ce rapport : « Comment avez vous pu, en tant que mère, laisser vos enfants derrière vous ? » ; « Pourquoi ne vous êtes-vous pas débattue pour éviter d’être violée ? » ; « Si vous vous préoccupez du sort des enfants, pourquoi avez-vous avorté ? » ; « Les pédés, au moins, ils ne se reproduisent pas » ; « Si je vous dis que vous êtes jugé par un mécréant athée, et si je dessine un nez rouge et un bonnet de père Noël à Mahomet, vous en pensez quoi Monsieur ? » Le rapport de la CGT précise : « Ces propos tombent sous le coup de la loi et sont intolérables en soi, mais ils le sont d’autant plus qu’ils sont émis au sein d’une juridiction qui tient le sort de personnes extrêmement vulnérables entre ses mains. » Alexandra Lachowsky déplore : « Les stéréotypes que l’on entend dans la société se retrouvent là où nous sommes censés être protégés : police, tribunaux, services sociaux. Il existe un racisme structurel en France qui affecte profondément la situation des femmes exilées. »

Dans la zone de confinement dans un centre d'accueil pour les femmes sans-abri qui avaient attrapé le covid en 2020. © ADSF / Patrick Bar
Dans la zone de confinement d’un centre d’accueil pour les femmes sans-abri qui avaient attrapé le covid en 2020. © ADSF / Patrick Bar

La santé, première porte vers la prise en charge

Les femmes en situation irrégulière sont dans une telle précarité que leur vie est littéralement en danger à chaque seconde qu’elles n’ont pas accès à un titre de séjour.

Alexandra Lachowsky, de l’ONG Women for Women France

L’ONG Women for Women France s’est récemment mobilisée contre le projet de modification de l’aide médicale d’État (AME) dont les conditions d’accès ont été durcies en ce début d’année. L’AME est un dispositif permettant aux personnes étrangères en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins par la prise en charge de leurs dépenses médicales. Depuis la dernière réforme de l’AME, seuls les documents d’identités disposant d’une photo sont acceptés pour y avoir droit. « Avant, des associations telles que Médecins du monde pouvaient émettre des attestations qui suffisaient pour la demande d’AME. Désormais, c’est évident que ça ne le sera plus », explique Alexandra Lachowsky. « Réduire les pièces justificatives acceptées, c’est créer un frein supplémentaire pour des femmes dont les papiers sont souvent confisqués par un conjoint violent ». L’AME est, depuis longtemps, pointée du doigt par la droite et l’extrême droite. Le Rassemblement national souhaite sa suppression pure et simple. Dans les faits, l’AME souffre d’un non-recours massif : 49 % des personnes qui pourraient y prétendre n’ont pas leurs droits ouverts, selon l’IRDES. Et en 2025, le budget consacré à l’AME a été gelé à 1,2 milliard d’euros, soit seulement 0,5 % des dépenses publiques de santé. Et malgré les fantasmes de fraude souvent alimentés par les discours réactionnaires, l’Assurance maladie documente 38 à 54 cas de fraude à l’AME par an au niveau national.

Les établissements de santé sont la première porte vers la justice. Ce sont des endroits où la femme peut être orientée, où elle peut prendre conscience des violences.

Alexandra Lachowsky

Malgré tout, les organisations féministes sont parvenues à arracher une victoire face à ce projet de réforme de l’aide médicale d’État, soit l’abandon du projet de conjugalisation. À l’origine, la réforme devait inclure la prise en compte des ressources du partenaire pour déterminer l’éligibilité d’un homme ou d’une femme sans-papiers à l’AME. « Nous nous sommes battues pendant trois ans pour que cette mesure n’aboutisse pas car elle constituerait la création d’un outil supplémentaire d’emprise pour un agresseur ou un conjoint violent », affirme Alexandra Lachowsky. « Les établissements de santé sont la première porte vers la justice. Ce sont des endroits où la femme peut être orientée, où elle peut prendre conscience des violences. Si on attaque ce maillon de la chaine, on attaque un maillon important du parcours de la femme vers la protection, la sécurité, la justice. Nous avons été soulagées de voir que les décrets publiés récemment ne reprennent pas la mesure de conjugalisation », conclue-t-elle.

Une maraude de l'ADSF Lille, qui facilite l'accès aux soins à destination des femmes exilées. © Katy M. / Lisbeth
Une maraude de l’ADSF, qui facilite l’accès aux soins à destination des femmes exilées. © ADSF

À Lille, l’association Agir pour la Santé des Femmes (ADSF) facilite l’accès aux circuits de soins aux femmes en situation de précarité. « C’était une demande du territoire. Et depuis l’ouverture de notre site d’accueil à Lille-Sud en septembre dernier, nous avons accueilli 300 femmes parmi lesquelles des femmes enceintes, d’autres qui viennent d’accoucher, d’autres avec des enfants à bas âge. 100 % des femmes qu’on a reçues ont subi des violences que ce soit sur le parcours migratoire ou en arrivant en France ou dans les démarches qu’elles entreprennent », nous renseigne Amandine Watry, cheffe de service à l’ADSF Lille. À travers des maraudes pédestres et véhiculées, l’association va à la rencontre des femmes en arpentant les secteurs de Lille Flandres et Wazemmes afin de créer du lien et leur proposer de venir au siège de l’association. Ce dernier leur est ouvert tous les jours afin qu’elles y trouvent du répit : un café, une douche, un rendez-vous avec une professionnelle de santé… Elles ont également accès à des consultations psy, gynécologiques, des ateliers de sensibilisation sur la santé de la femme, le cycle féminin, les cancers, les IST, des ateliers bien-être ou sur la parentalité avec des sessions de massages pour bébés. 243 femmes ont participé à ces ateliers, le tout, en non-mixité. « Nous n’accueillons pas d’hommes afin de proposer un lieu de refuge sécurisé car la majeure partie de ces dames ont connu des violences causées par des hommes. Lorsqu’elles arrivent ici et remarquent qu’il n’y a pas de présence masculine, elles sont soulagées et à l’aise pour nous confier leurs situations. Ainsi, on peut les orienter », détaille Amandine Watry.

Elles me disent toutes que, chez elles, ce sont les « fous » qui vont voir le psy. Pourtant, elles viennent toutes facilement en consultation, car ici, il n’y a pas le regard de la communauté qui peut les juger et les traiter de « folles ». Beaucoup d’entre elles font des cauchemars et expérimentent des troubles de stress post-traumatiques. Elles ont besoin d’extérioriser et de trouver du soutien.

Stéphanie, psychologue à l’ADSF Lille


Aux souffrances psychologiques s’ajoutent aussi les douleurs physiques. Hortense Brun est sage-femme à l’ADSF Lille. Avec Stéphanie, la psychologue, elles ont mené 269 entretiens de femmes. Parmi les maux recensés par Hortense : des douleurs au ventre, des douleurs vaginales, des infections vaginales et des troubles de la fertilité. De prime abord, les femmes ne demandent pas de contraception du fait de leurs normes culturelles et religieuses. Mais au bout de plusieurs ateliers, les demandes commencent à émerger. L’excision est aussi un sujet majeur. Selon les derniers chiffres disponibles, la France compte environ 139.000 femmes excisées, et au moins 3000 dans le nord de la France. « Nous avons une grosse communauté de femmes guinéennes qui ont été confrontées à l’excision. Elles viennent avec des douleurs. Elles ont des petites filles et ne veulent pas retourner au pays pour les préserver. » Celles qui en font la demande sont orientées vers le Service d’aide aux femmes excisées de l’hôpital Saint Vincent pour une reconstruction.


Grâce à son Frottis Truck, un camion aménagé en cabinet gynécologique, l’ADSF se rend jusque dans le bassin minier, à Lens, Béthune, Douai ou à côté de Valenciennes pour aller à la rencontre des femmes qu’elles soient en situation de sans-abrisme, en hébergement ou en squat. Le but premier est d’établir un lien avec elles et leur faire savoir qu’une évaluation globale ou un examen gynécologique est possible dans le camion garé à proximité. La présence de femmes repaires (soit d’anciennes femmes prises en charge par l’ADSF, aujourd’hui stabilisées et bénévoles pour l’association) contribuent à baisser la barrière de la méfiance et à créer du lien. « Elles nous amènent une plus-value, elles ont un regard différent du nôtre. Quand on est en maraude, elles vont repérer des choses qu’on ne voit pas. Elles vont aussi jouer un rôle d’interprète grâce à leur maîtrise de langues telles que l’arabe ou le soussou. Ça nous permet de mieux accueillir ces femmes », développe Amandine Watry. Chaque semaine, l’équipe, composée de 25 bénévoles, se rend chez divers partenaires tels que Médecins Solidarité Lille, les restos du cœur, Oxygène (qui s’occupe des femmes souffrant de toxicomanie), ou la Croix rouge. L’année dernière, 102 maraudes ont été effectuées. Amandine Watry constate par ailleurs la fracture numérique qui prive ces femmes d’un accès à l’information. « Lors d’un atelier avec 15 dames, nous nous sommes rendues compte qu’aucune n’était en capacité de prendre rendez-vous sur Doctolib. Elles ont un téléphone mais certaines fonctionnalités leur échappent. On donne l’accès à l’information en faisant des ateliers avec Emmaus Connect par exemple ». Malgré les obstacles, certaines trajectoires redonnent espoir. Comme celle de cette femme, perdue et isolée, que l’équipe a accompagnée pour une interruption volontaire de grossesse. « Voir un projet aboutir donne du sens à ce que l’on fait. », conclue Amandine Watry.