Je suis une femme noire et une élue de la République, décentralisée de Paris. Mes camarades en région parisienne sont plus nombreux et ont plus de soutien. Moi ici, je suis seule. Mes camarades politiques blancs me soutiennent, mais ils ne me comprendront jamais vraiment.

Régine Komokoli

À 44 ans, Régine Komokoli est la première femme issue de l’immigration élue de la République en France. Née en Centrafrique, elle connaît son premier exil vers l’âge de 9 ans, lorsqu’elle et sa famille se réfugient au Congo après la tentative de coup d’État du 3 mars 1982 dans son pays. « Ce fut un moment difficile en tant que petite fille, car le viol est utilisé comme arme de guerre au Congo sur les femmes et les filles. L’exil, je l’ai vécu dans ma chair. Ma mère a compris que cette situation serait trop dangereuse pour moi donc, quand j’ai eu 18 ans, elle a vendu tout ce qu’elle avait et m’a envoyée en France. » Régine obtient un visa touristique et fête ses 19 ans à Angers, où elle est logée « chez une tante de la famille éloignée ». Trois mois passent, Régine ne sait pas quelles démarches elle doit entreprendre. « Ma tante ne me disait rien. Au bout de trois mois, je suis allée à la préfecture et ils m’ont dit que mon visa était expiré, que j’étais donc sans-papiers. Quand je suis rentrée et que je l’ai dit à ma tante, elle m’a répondu que j’allais devoir faire comme les autres. C’est-à-dire me prostituer ». Peu de temps après, elle rencontre celui qui va devenir son mari, il a 57 ans, et elle 19. « Il m’a proposé un mariage pour régulariser ma situation et m’a emmenée dans la région de Rennes. » Après la publication des bans, l’administration soupçonne un mariage blanc et la gendarmerie débarque à l’issue de la cérémonie avec une obligation de quitter le territoire (OQTF) : Régine est renvoyée en Centrafrique. Mais en 2002, soit un an plus tard, un autre coup d’État dans son pays contraint Régine à fuir de nouveau. « J’étais encore mariée, donc j’ai pu revenir en France car je disposais d’un récépissé provisoire “famille française”. Pour moi, c’était un mariage forcé, car si je voulais rester en France, je n’avais pas le choix. » Son mari est violent envers elle. Encore aujourd’hui, elle porte les marques des coups de couteau sur son corps. « J’ai plein de tatouages. Pas pour faire ma « bad girl », mais pour cacher les cicatrices. » Elle apprend progressivement le français, puis se rend un jour au Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) de Rennes. « Là-bas, j’ai rencontré une juriste qui a changé ma vie. J’ai appris que je pouvais divorcer, elle m’a aidée à trouver une avocate. Puis je me suis inscrite à une formation pour devenir aide-soignante. »

J’ai plein de tatouages. Non pas pour faire ma « bad girl », mais pour cacher les cicatrices des seize coups de couteau que mon ex-mari m’a infligés.

Régine Komokoli

Régine Komokoli
Régine Komokoli

Femme noire en politique : lutter contre le misogynoir

L’extrême droite brille par notre absence. Ils disent qu’on sert à rien et qu’on est des assistés. Je veux montrer qu’ils ont tort. Moi, je m’implique pour cette France que j’aime. Je suis active dans cette société, et les autres femmes du quartier aussi.

Régine Komokoli

Régine Komokoli raconte être entrée en politique après « un énième passage au 115, avec mes trois enfants », suite aux violences conjugales de son ex-mari. Par la suite, elle co-fonde le collectif Kuné, qui est un collectif de femmes habitantes du quartier de Villejean à Rennes, et agissant pour ce quartier. En tant que femmes noires et/ou issues de l’immigration, habitantes d’un quartier populaire, les freins à l’investissement dans la vie sociale et politique de la ville sont nombreux. « Aujourd’hui, des personnes racistes se sentent autorisées à venir nous attaquer jusque dans nos quartiers. La plupart d’entre nous sont des mères célibataires. Souvent, on se pose cette question terrible : s’il m’arrive malheur, qui va s’occuper de mes enfants ? » Pour elle, la montée et la banalisation de l’extrême droite sont des raisons supplémentaires à son engagement. « C’est un sujet régulier dans le quartier. On angoisse pour nous, pour nos proches. Nous, les « Français de papier », comme ils disent, que va t-il nous arriver si le RN gagne l’année prochaine ? » Elle ajoute s’engager en politique pour être un contre-exemple aux stéréotypes véhiculés par les droites conservatrices et réactionnaires. « L’extrême droite brille par notre absence. Ils disent qu’on sert à rien et qu’on est des assistés. Je veux montrer qu’ils ont tort. Moi, je m’implique pour cette France que j’aime. Je suis active dans cette société, et les autres femmes du quartier aussi. Même si elles ont peur et qu’elles préfèrent rester dans l’ombre. »

En 2021, Régine Komokoli est élue au conseil départemental d’Ille-et-Vilaine. Le harcèlement sexiste et raciste commence. « C’était surtout du racisme ordinaire. Je recevais des messages du type « rentrez chez vous » ou « ferme ta gueule ». J’ai envie de dire que c’était gentil, comparé à ce que je reçois maintenant. Je ne me sentais pas menacée, ni mes proches. Mais depuis les municipales, on a basculé dans autre chose. » Dans les 48h qui suivent les élections en mars dernier, Régine Komokoli reçoit plus de 300 messages racistes, négrophobes, islamophobes et sexistes. « On m’envoie des images issues de l’intelligence artificielle (IA), dans lesquelles on me voit dans un village en Afrique. Ou encore des photos de caca. » À ces messages d’insultes et ces photos dégradantes, s’ajoutent des intimidations fréquentes jusqu’à son domicile. En avril, une brique est lancée en direction de sa fenêtre, avant d’atterrir sur la baie vitrée de sa voisine. « J’étais en déplacement à Paris quand c’est arrivé. Ma fille adolescente était seule chez moi ! » La veille de notre appel, sa voiture a aussi été vandalisée. « Ils ont pu entrer dans le parking privé de l’immeuble et l’intérieur de ma voiture a été retourné dans tous les sens ». Depuis plusieurs semaines, Régine est sous médication pour sa tension et sous protection policière. Elle raconte être en constante vigilance et ne plus aller dans certains lieux. « J’ai reçu le soutien de tout le monde, à gauche, quand les gens ont appris la violence que je subis. Il y a eu des réactions indignées, mais personne ne sait que faire, et personne ne fait rien. J’aimerais qu’on prenne le sujet davantage au sérieux ! J’ai parfois l’impression qu’il faudrait un grand malheur pour que les gens et le gouvernement se décident enfin à bouger. » Elle revient aussi sur les événements survenus à Callac et à Saint-Brévin en 2023. Dans la commune costarmoricaine, un projet d’accueil de réfugié·es avait été abandonné par la mairie après des mois de pressions et de violences de la part de l’extrême droite. La même année, c’est le déplacement d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) dans le centre-ville de Saint-Brévin, en Loire-Atlantique, qui avait déclenché des mobilisations violentes de l’extrême droite, allant jusqu’à l’incendie de la maison du maire, en pleine nuit. Le maire avait ensuite démissionné et dénoncé un « manque de soutien » de la part de l’État. « Il y a eu un avant-après », affirme Régine Komokoli. « Ces groupes d’extrême droite savent désormais qu’ils peuvent agresser des élus, et que l’État ne fera rien. Il n’y a pas de mesure prise, pas de réponse ferme dans la presse, rien. Mais moi, j’ai pas envie d’être une martyre. Je crois que ça arrangerait beaucoup de monde que je me taise et que je laisse tomber mes fonctions. »

Nous, les élus issus de l’immigration vivons des choses très graves ! Nous ne sommes pas des élus de seconde zone ! L’extrême droite sait qu’elle peut agresser des élus, et que l’État ne fera rien. Il n’y a pas de mesure prise, pas de réponse ferme dans la presse, rien.

Régine Komokoli

La voiture de Régine Komokoli a été vandalisée dans la nuit du 26 au 27 avril 2026. © Photos prises par Régine Komokoli

Lors des municipales de mars dernier, plusieurs élus descendants de l’immigration ont remporté les élections dans la région parisienne : Bassi Konaté à Sarcelles, Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve ou encore Bally Bagayoko à Saint-Denis. Ce dernier a été particulièrement victime de racisme après son élection. Régine Komokoli tient à préciser qu’elle ne vit toutefois pas la même réalité qu’eux. « Je suis une femme, noire, et décentralisée de Paris. Eux, sont en région parisienne, ils sont plus nombreux et ont plus de soutien. Moi ici, je suis seule. Je ne peux pas me confier à quelqu’un qui me ressemble, la majorité des élus locaux sont blancs, ou en tout cas ne vivent pas la même réalité que moi. Mes camarades politiques blancs me soutiennent, mais ils ne me comprendront jamais vraiment. » Pour Régine Komokoli, ce qu’elle vit n’est pas « juste du sexisme, ni juste du racisme, c’est du misogynoir. Les femmes noires, nous sommes les dernières dans la chaîne. D’ailleurs, ça se retrouve dans les messages haineux que je reçois. On me renvoie beaucoup à ma place de femme. Par exemple, on me dit « va nettoyer les toilettes », des choses comme ça. »

S’engager en politique quand on est mère célibataire

Régine Komokoli est un ovni politique. Son parcours ne ressemble à aucun-e autre élu-e en France, et elle ne rentre dans aucune case. Dans une démocratie saine, la diversité des parcours et des origines devrait être valorisée et considérée comme une richesse, mais ce n’est pourtant pas ce que ressent Régine : « Je me sens enfermée dans un rôle, et je ne peux plus faire machine arrière. J’ai parfois envie de tout laisser tomber, mais il faut que j’avance. Aussi, je dois sans cesse prouver que je suis capable. Je n’ai pas été à l’école, je me suis construite avec l’expertise que m’a apportée la vie. Mais je dois toujours prouver ma légitimité. » Celle qui reconnaît ne pas être « une politique comme les autres » décrit se sentir parfois aussi ostracisée à gauche. « Je fréquente beaucoup les milieux militants, féministes, et les collectifs de sans-papiers car c’est là que je me suis construite. Pour autant, j’ai l’impression de n’être nulle part à ma place. Souvent, dans des événements par exemple, on ne veut pas entendre ma parole. Par contre, on attend toujours de moi que je me rende disponible, alors que c’est plus dur, pour nous, les mères isolées. À quel moment on s’occupe de notre propre vie ? »

Son travail dans l’opposition municipale à Rennes lui octroie une indemnité de 250 € mensuel. Régine est toujours conseillère départementale en parallèle, ce qui lui permet de toucher des indemnités supplémentaires. « Heureusement, car sans ça, je ne pourrai pas ! », s’exclame-t-elle. « J’élève seule mes trois enfants. Après, on s’étonne que les mères isolées ne rentrent pas en politique ! Je suis honorée et reconnaissante d’avoir cette mission. Je suis fière d’être élue. C’est énormément de travail mais j’estime que c’est le prix à payer pour s’engager pour sa ville, pour son pays. Par contre, on ne peut pas dire qu’on encourage la citoyenneté avec des indemnités si basses. Personnellement, si j’avais su tout ce que j’allais subir pendant cette campagne municipale et après, je ne suis pas certaine que je me serais engagée de la même manière », déclare l’élue rennaise, avant d’ajouter : « Le prix à payer humainement est extrêmement lourd : pour la santé mentale, pour la peur, pour les proches, pour la vie quotidienne. Et je pense qu’on ne mesure pas toujours ce que certaines personnes traversent réellement derrière l’engagement politique. »

Je me suis engagée en politique car je n’ai pas vraiment eu le choix. Quelqu’un comme moi, qui cumule beaucoup d’oppressions systémiques et de freins à l’engagement dans la vie politique, lorsqu’une opportunité s’offre à moi, je me dois de la saisir !

Régine Komokoli

Régine Komokoli confie que sa plus grande motivation sont les violences conjugales et les défauts de prise en charge qui y sont liés. « Se sortir d’une situation de violence est très compliqué, surtout quand on maîtrise mal le français et qu’on a des enfants ». Défendre les femmes mais aussi les sans-papiers sont ses principales raisons de « se lever tous les matins ». Au département d’Ille-et-Vilaine, elle est à l’initiative de la création d’une délégation dédiée aux parentalités. Pendant trois ans, elle a travaillé 80h par semaine. « Il n’y avait pas de délégation sur le sujet quand j’ai commencé mon mandat. L’objectif est d’accompagner les parentalités et de valoriser les métiers de la petite enfance, de créer des postes d’assistantes maternelles par exemple, et de mener un travail dans les quartiers populaires, car c’est là qu’on trouve le plus de mères isolées et de familles monoparentales. » Désormais élue à la mairie de Rennes avec cinq autres camarades LFI, Régine Komokoli entend incarner une opposition de gauche pour les six prochaines années. « La droite ne propose que des mesures sécuritaires, et ne fait que défendre les intérêts des plus riches. Nous, on a pour rôle de rappeler les valeurs de gauche, et quelles sont les priorités. Par exemple, on va questionner le soutien aux crèches privées via l’argent public. On joue un rapport de force, mais nous ne sommes pas dans le conflit pour autant. On questionne, on argumente, on propose. Sans nous, le débat démocratique serait plus terne, et la droite n’aurait pas autant d’efforts à faire pour défendre ses intérêts… »