Bientôt, Lille sera remplie de fous qui déambulent dans les rues et dont la préfecture et les institutions devront s’occuper !

Alpha

Quand Alpha prononce cette phrase, ce n’est ni une formule choc ni une exagération. C’est le constat lucide d’un adolescent qui passe ses journées dehors, à marcher sans but dans Lille, comme des dizaines d’autres mineur·es non accompagné·es (MNA) en recours contre la non-reconnaissance de leur minorité. Chaque matin à 8 heures, il doit quitter la paroisse où il est hébergé pour la nuit. Commence alors une longue journée d’errance. Médiathèques, centres commerciaux, jardins publics, trajets en métro jusqu’au terminus puis retour en sens inverse : tout est bon pour rester au chaud, tromper l’attente et éviter certains secteurs où les contrôles policiers sont fréquents. « Je n’ai accès à un toit que la nuit. Entre septembre et décembre, c’était très dur d’errer sans objectif dans la rue avec ce froid que je n’avais jamais vécu avant », confie-t-il. Comme Alpha, iels sont aujourd’hui environ 240 à Lille à avoir été débouté·es par le département du Nord après une évaluation censée déterminer s’ils sont bien mineur·es. En attendant que le juge des enfants, puis parfois la cour d’appel de Douai, réexaminent leur situation, ces adolescent·es se retrouvent plongé·es dans un no man’s land juridique où personne ne veut réellement assumer leur prise en charge.

« Quel est le type de propulsion du bateau qui t’a amenée en France? »

Lorsqu’un jeune étranger arrive seul en France et se déclare mineur, il est orienté vers le département, chargé d’évaluer son âge et son isolement. En théorie, si sa minorité est reconnue, il est confié à l’Aide sociale à l’enfance. Dans le cas contraire, il est remis dehors. « Nous sommes le premier acteur que les jeunes rencontrent quand ils sont mis dehors après une évaluation de minorité que l’on juge souvent bâclée, arbitraire et discriminatoire », explique Marie Davtian, coordinatrice de l’antenne lilloise d’Utopia 56. À Lille, l’association assure les premières mises à l’abri d’urgence, tandis que le Centre de la Réconciliation accompagne les jeunes dans leur recours judiciaire. En 2025, 360 mineur·es non accompagné·es contesté·es ont été suivis par la structure. Car une fois le refus prononcé, commence une procédure longue d’au moins six mois. Or ce recours n’est pas suspensif : tant que le juge n’a pas tranché, ces jeunes n’existent dans aucune case administrative. « Le préfet dit : pas de mineurs au 115. Le département dit : nous ne les reconnaissons pas mineurs. Donc personne ne les aide », résume Claudia Robles, coordinatrice du Centre de la Réconciliation. Pour les associations, cette situation viole frontalement le principe de présomption de minorité pourtant consacré par le droit international. Le 19 janvier 2026, la France a d’ailleurs été condamnée une troisième fois par le Comité des droits de l’enfant des Nations unies pour ses méthodes d’évaluation contestées et sa prise en charge défaillante des MNA. Et cette relégation institutionnelle dépasse largement le seul cas lillois. Dans son dernier rapport, la Coordination nationale des jeunes exilé·es en danger recensait en 2025 plus de 3 185 mineur·es non accompagné·es en recours sur le territoire. Parmi eux, 1 087 vivaient à la rue, en squat ou sur des campements, tandis que près d’un tiers dépendaient exclusivement d’associations, de collectifs militants ou de la solidarité citoyenne pour dormir à l’abri.

Lors d'une manifestation à Lille. © Katy M. / Lisbeth
Lors d’une manifestation à Lille. © Katy M. / Lisbeth

À l’origine de cette mise à la rue : des entretiens administratifs que les associations et les jeunes décrivent comme expéditifs et souvent incohérents. Les questions portent sur le nombre d’ampoules dans la maison familiale, sur la couleur des bus en Libye, ou encore sur l’existence de l’électricité au Bangladesh. Pour rappel, ces questions visent des jeunes qui ont rejoint la France après un parcours d’exil généralement traumatique au cours duquel ils ont été exposés à toutes sortes de violences psychologiques et physiques, parfois perceptibles à travers les cicatrices que portent leurs corps et attestées par des médecins. Originaires de la Guinée Conakry, du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Congo ou du Bangladesh, ils étaient déjà vulnérables dans leurs pays d’origine et ne se rappellent pas toujours de la date exacte de leur départ, comme cela leur est souvent demandé. Claudia Robles se souvient d’une jeune fille à qui l’administration lui a refusé la minorité car elle ne savait pas répondre à la question « Quel est le type de propulsion du bateau qui t’a amenée en France ? ». Claudia commente : « Elle ne connaissait pas le mot propulsion. Les jeunes qui ne savent ni lire, ni écrire ne les intéressent pas trop ». La coordinatrice du Centre de Réconciliation affirme aussi regretter l’absence de possibilité pour eux d’aller à l’école publique. En effet, le rectorat de Lille refuse toute inscription scolaire aux jeunes MNA en recours.

Des entretiens de trente minutes à une heure ne permettent pas de déterminer sérieusement l’âge d’une personne. D’ailleurs, au moins 80 % des jeunes que nous accompagnons finissent par être reconnus mineurs par le juge des enfants.

Marie Datvian, coordinatrice d’Utopia 56 Lille

Les documents d’identité présentés par certain·es adolescent·es sont régulièrement jugés insuffisants ou suspects. Quant aux tests osseux parfois mobilisés, leur fiabilité est pourtant « unanimement critiquée », notamment par l’Académie nationale de médecine, comme l’atteste à ce sujet plusieurs associations, dont l’Unicef. Pour Marie Davtian, le problème est structurel : « Des entretiens de trente minutes à une heure ne permettent pas de déterminer sérieusement l’âge d’une personne. D’ailleurs, au moins 80 % des jeunes que nous accompagnons finissent par être reconnus mineurs par le juge des enfants. » Autrement dit : des adolescent·es potentiellement protégé·es au titre de l’enfance sont laissé·es plusieurs mois dehors à la suite d’une première évaluation que la justice désavoue fréquemment.

Les jeunes du campement des Bois-Blancs, lors de la réunion publique du 7 avril à Lille © Katy M. / Lisbeth
Les jeunes du campement des Bois-Blancs, lors de la réunion publique du 7 avril à Lille © Katy M. / Lisbeth

Survivre sans école, sans soins et contre le racisme

Depuis 2023, nous n’arrivons plus à inscrire les jeunes dans les écoles et lycées publics, alors que c’était le cas avant. Le rectorat n’a pas la même lecture du droit que nous.

Marie Davtian, coordinatrice d’Utopia 56 Lille.

L’absence de reconnaissance administrative a des conséquences immédiates : pas d’hébergement stable, mais aussi pas de scolarisation. Depuis 2023, selon Utopia 56, le rectorat de Lille refuse l’inscription des MNA en recours dans les établissements publics tant qu’aucune ordonnance de placement provisoire n’a été prononcée. « Nous sommes en train de pénaliser toute une génération d’enfants dont la santé mentale et l’avenir sont en jeu », alertait déjà l’Unicef il y a trois ans. Faute d’école, les journées s’étirent dans l’oisiveté et l’errance. Le Centre de la Réconciliation a bien ouvert une École Sans Frontières dans le Vieux-Lille, mais ses 80 places sont déjà saturées et plus d’une centaine de jeunes attendent. À cette déscolarisation s’ajoute une précarité sanitaire majeure. Sans sécurité sociale ni mutuelle, les jeunes doivent attendre parfois longtemps avant d’être éligibles à l’Aide médicale d’État. Entre-temps, ils dépendent de permanences bénévoles. Et dans la rue, l’hostilité est quotidienne. « Dans le métro, on s’est moqué de mes vêtements et de mon téléphone. Un jour dans le bus, des gens se sont bouché le nez quand je suis monté », raconte Alpha. « Parfois j’ai l’impression qu’être noir c’est être synonyme de danger. » Insultes racistes près des campements, intimidations, propos discriminatoires de certain·es agent·es ou éducateur·ices : les associations documentent une accumulation de violences ordinaires qui viennent s’ajouter à l’épuisement psychique. Les jeunes filles, de plus en plus nombreuses selon les bénévoles, sont exposées à des vulnérabilités supplémentaires : violences sexuelles, risque accru d’exploitation, besoin de suivi gynécologique et psychologique spécifique… Dans son dernier rapport 2025, la Coordination nationale des jeunes exilé·es en danger note un doublement du nombre de jeunes filles non accompagnées et en recours entre 2024 et 2025, confirmant pour les associations l’émergence de besoins de prise en charge plus spécifiques, notamment en matière de santé sexuelle, de suivi psychologique et de protection contre les violences.

De l’errance à la lutte collective

Pour ne pas dormir dehors, certains jeunes trouvent refuge chez des particuliers, dans des paroisses ou dans les quelques lieux ouverts par les militants associatifs. À Wattignies, la maison Esther accueille ainsi quatorze MNA. « Depuis que les jeunes se battent pour leurs droits, ils ont obtenu des mises à l’abri un peu plus durables qui n’existaient pas avant », explique Marie Davtian, qui reconnaît que « depuis la nomination du nouveau préfet Bertrand Gaume, il y a une légère prise de responsabilité par la préfecture ». Toutefois, la coordinatrice de l’antenne lilloise d’Utopia 56 nuance : « À chaque fois, la préfecture nous dit que ces solutions d’hébergement temporaire relèvent du volontarisme et qu’on devrait plutôt la remercier de mettre les jeunes à l’abri. Nous rétorquons qu’il est anormal que ce soit des associations de mobilisation citoyenne qui assurent le suivi quotidien de ces jeunes en errance ». D’ailleurs, bien que reconnaissants de la chaîne de solidarité qui les entoure, les MNA que nous avons rencontrés se sont confiés sur leur lassitude de vivre au gré de la charité. « Ce n’est pas à la solidarité citoyenne de remplacer la protection de l’enfance », martèlent-ils. Les frais administratifs eux-mêmes deviennent un obstacle. La légalisation d’un acte de naissance ou d’un document d’identité — souvent décisive dans la procédure — peut coûter autour de 70 euros, déplacement compris, une somme inaccessible pour des adolescent·es sans compte bancaire ni revenus. À mesure que le nombre de jeunes augmente, les bénévoles peinent à suivre : accompagnement juridique, alimentation, santé, hébergement, soutien psychologique… tout repose sur des réseaux déjà saturés.

Ce n’est pas à la solidarité citoyenne de remplacer la protection de l’enfance.

Les mineurs du quartier des Bois-Blancs

Les jeunes tenant des pancartes "Une tente n'est pas un toit" ; "Nos vies sont en danger", ainsi qu'une banderole reprenant les trois mots d'ordre de leurs revendications : un hébergement digne, une scolarisation immédiate et la réduction de la durée du recours. © Katy M. / Lisbeth
Les jeunes tenant des pancartes « Une tente n’est pas un toit » ; « Nos vies sont en danger », ainsi qu’une banderole reprenant les trois mots d’ordre de leurs revendications : un hébergement digne, une scolarisation immédiate et la réduction de la durée du recours. © Katy M. / Lisbeth

Face à cette impasse, les jeunes ont décidé de ne plus subir en silence. En août 2024, dans le campement improvisé du quartier des Bois-Blancs, ils fondent leur propre collectif, inspiré de celui des jeunes de Belleville à Paris. Leur objectif : rendre visible ce que la ville préfère ignorer. Manifestations devant le département, actions devant le rectorat, occupations symboliques : les mineurs en recours prennent eux-mêmes la parole. « Avec mes camarades, nous nous sommes accordés sur trois revendications : l’hébergement digne pour tous, la scolarisation immédiate et la réduction de la durée du recours », explique Alpha. Le 13 avril dernier, après la fin brutale de plusieurs hébergements paroissiaux, 35 jeunes risquaient de dormir dehors. Le collectif a alors occupé la mairie de quartier de Moulins et organisé un rassemblement devant la Direction départementale de l’emploi et des solidarités. Après de longues négociations, 63 places d’urgence ont été obtenues, financées par la préfecture et plusieurs municipalités. Une victoire relative seulement : ces places sont temporaires, sans prise en charge alimentaire, limitées aux jeunes déjà présents au moment de la mobilisation et ne couvrent pas l’ensemble des procédures d’appel. Surtout, pendant que certain·es arrachent un toit pour quelques semaines, d’autres continuent d’être mis·es dehors. Le lendemain même de l’action, trois nouveaux adolescents déboutés rejoignaient la rue, selon Utopia 56. Comme une boucle sans fin.