Les enjeux
Notre société sous-estime encore trop, je crois, les conséquences d’une agression sexuelle : « C’était il y a longtemps » « il faut savoir passer à autre chose ». C’était en effet il y a trente ans. Mais le traumatisme reste gravé dans mon esprit et dans ma chair, au cœur de ce qui fonde la relation à l’autre et au monde.
Extrait de « Un si long silence », de Sarah Abitbol
En 2020, le #MeToo Sport explose en France. De nombreux témoignages de sportives, toutes pratiques confondues, affluent sur les réseaux et dans les médias. Peu de temps après, la patineuse artistique Sarah Abitbol publie un livre intitulé « Un si long silence », dans lequel la médaillée de bronze aux championnats du monde 2000 dénonce les viols et les agressions sexuelles commises par Gilles Beyer, son entraineur, quand elle patinait encore en solo, de ses 15 ans à ses 17 ans. Elle s’indigne aussi de l’omerta du milieu, qui a permis à cet homme d’encadrer des jeunes pendant de longues années malgré les soupçons qui pesaient contre lui. Dans la foulée, le ministère des Sports met en place une plateforme pour recueillir la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS). En un an, la plateforme d’écoute a reçu 387 signalements impliquant 421 personnes. 96 % des agresseurs présumés étaient des hommes et 72 % d’entre eux avaient une fonction d’éducateur sportif. En face, 83 % des victimes étaient des femmes, presque toutes mineures au moment des faits. Et le panel des sports concernés est large : 48 des 115 fédérations sportives répertoriées en France. Par la suite, des associations conventionnées dans le repérage des violences et l’accompagnement des victimes signent des conventions avec les fédérations sportives. Les comités olympiques et paralympiques se sont aussi dotés de 74 référent·es sur les violences sexistes et sexuelles. En parallèle, 191 personnes ont été suspendues de leurs fonctions par les préfectures françaises, et/ou ont reçu une interdiction d’exercer. Dans le sillage de Sarah Abitbol, d’autres sportives de haut niveau prennent la parole, comme la skippeuse Mathilde de Kerangat, victime d’agressions sexuelles de la part de son entraîneur quand elle pratiquait l’athlétisme entre ses 7 et 11 ans ; ou encore la footballeuse internationale Kadidiatou Diani, évoluant à l’Olympique Lyonnais, qui a porté plainte en 2023 pour agression sexuelle contre Didier Ollé-Nicolle, ex-entraineur du PSG. Le 8 mars 2024, la loi Pla-Abitbol, visant à renforcer la protection des mineur·es et l’honorabilité dans le sport est promulguée. Cette loi rend obligatoire les contrôles d’honorabilité dans les milieux sportifs, qui doivent désormais être effectués de manière « systématique et régulière », en s’appuyant sur le FIJAIS (Fichier Judiciaire des Auteurs d’Infractions Sexuelles ou Violentes). Celui-ci conserve une trace plus longue des condamnations que le casier judiciaire. Ainsi, si une infraction ou une mesure d’incapacité apparaît, le ministère des Sports en informe la fédération, ce qui entraîne l’interdiction immédiate d’exercer ou d’encadrer au sein des structures sportives. Cette loi doit ainsi permettre de renforcer le contrôle des personnes encadrantes de jeunes sportif·ves.
Mais l’évolution de la législation doit aussi s’accompagner d’une évolution des mentalités, souvent plus longue. Le milieu du sport est traversé par les inégalités : en plus des violences sexistes et sexuelles (VSS) dont sont encore victimes de nombreuses femmes, les sportives gagnent aussi beaucoup moins bien leur vie que leurs homologues masculins et les sports féminins sont beaucoup plus invisibilisés. Selon Oxfam France, seulement 4 % du contenu médiatique sportif est consacré aux femmes. Enfin, les uniformes et tenues de sport réservées aux femmes sont de plus en plus souvent critiqués publiquement. Souvent beaucoup plus dénudées que celles réservées aux hommes, ces tenues sont aussi moins pratiques, parfois peu adaptées aux menstruations, et façonnées pour le regard masculin (male gaze). Ces dernières années, des sportives ont été au cœur de polémiques à cause de leur tenue jugée « non conforme ». Ce fut par exemple le cas de l’équipe féminine internationale norvégienne de beach handball, qui a dû payer 1 500 € d’amende en 2021, pour avoir disputé un match en short, et non en bikini « ajusté et échancré » comme le veut le règlement international, lors des Jeux olympiques.

La plongée sous-marine : un milieu historiquement militaire
L’innovation dans le milieu de la plongée a été très forte en France, et est liée à l’armée. C’est le militaire Louis de Corlieu qui invente les palmes, en 1914, au sein de la Marine nationale, et en fait la démonstration devant un parterre d’officiers. Cette invention révolutionne la pratique, car jusqu’alors, la plongée n’était que verticale et consistait en une activité de marche aquatique, qui se pratiquait sur le fond de la masse d’eau. L’arrivée de ces palmes marque le début de la plongée horizontale d’exploration des fonds marins. Autre pionnier de la plongée moderne : l’inventeur Maurice Fernez, qui a travaillé aux côtés de l’officier Yves Le Prieur sur un nouveau concept de scaphandre autonome, homologué par la Marine nationale. Toutes ces avancées technologiques rencontrent un fort intérêt durant les deux guerres mondiales, en France et à l’étranger. Ainsi, dès 1939, les palmes de De Corlieu sont produites en série, et une licence est cédée à l’homme d’affaires américain Owen Churchill, ce qui permet à l’US Navy d’en fabriquer à son tour. Les troupes américaines s’en serviront notamment lors des opérations de déminage pendant le débarquement en Normandie de 1944. Dans son article universitaire « Transformations contemporaines de la plongée sous-marine en France », l’ethnologue Gilles Raveneau écrit : « Utilisée comme technique de combat pendant la Seconde Guerre mondiale, la plongée sous-marine en scaphandre reste imprégnée dans ses débuts par cette origine. La première fédération est marquée par d’anciens officiers de l’armée comme le commandant Cousteau qui vont contribuer à inscrire dans la définition inaugurale de la plongée les idéaux et les valeurs auxquels ils croient. » Plus loin, il ajoute : « Jusqu’au milieu des années soixante, l’éthique martiale et virile de la pratique reste le seul référent pour l’entraînement. La rigueur des préparatifs et des instruments (combinaison noire, détendeur rigide, poids des bouteilles, etc.), les valeurs fortes du danger, de la dureté physique, de la virilité, du sens de l’honneur et de la solidarité, s’incarnent dans la pratique civile de la plongée en scaphandre autonome. La symbolique du saut dans l’inconnu porte le modèle d’une morale héroïque, aventureuse et conquérante. La pratique de la plongée est en ce sens à la fois perçue comme un mode de différenciation sociale et comme une voie rapide de promotion sociale par le prestige attachée à la pratique (…) »
Imagine toi que j’adorai ! C’était le maximum de ce qu’on puisse rêver. Une fois que tu as goûté à cette vie-là, plus l’argent que tu gagnes (…) C’était l’Amérique à l’époque ! (…) C’était une vie très libre. Quand on faisait de bonnes saisons, on avait de l’argent, les voitures, les filles, les hôtels, les restaus… En plus, tu as l’aura du plongeur, celui qui va profond, celui qui fait ce que les autres ne font pas.
Témoignage de François, né en 1938, sur ses débuts dans la plongée dans les années 1960. (Étude de Gilles Raveneau)
Si, à l’époque, la plongée sous-marine était synonyme de « prise de risque », aujourd’hui l’évolution technique, les nouveaux instruments de sécurité ou encore les règles d’apprentissage ont permis une évolution considérable de la pratique en seulement quelques décennies. Au point qu’il existe désormais des clubs juniors de plongée pour enfants, souvent à partir de 8 ans. Progressivement, la plongée va en effet attirer un public plus large, notamment les femmes et les plus jeunes.

L’initiative
Il y a quelques mois, une étude portant sur les violences sexistes et sexuelles dans la plongée sous-marine en France a été lancée par la Fédération des CREPS. Cette étude, à laquelle Lisbeth a eu accès, n’a – pour l’heure – pas été rendue publique. Elle a été conduite par Lucie, 30 ans, ex-monitrice de plongée et en master « Études sur le genre » à l’UBO de Brest, ainsi que par Malaïka, 36 ans, monitrice de plongée depuis 2019. « Avant, je travaillais dans la collecte de fonds pour des ONG. J’ai voulu me reconvertir pour devenir formatrice d’auto-défense féministe. J’avais déjà suivi des formations et postulé quand j’ai découvert la plongée sous-marine et j’ai eu un véritable coup de foudre », explique-t-elle. Pour autant, elle explique que les enjeux féministes restent incontournables pour elle. Ainsi, dans le cadre de son stage effectué au centre d’Antibes en 2019 pour devenir monitrice, elle mène une étude sur la féminisation de la plongée. « À l’époque, je me suis basée sur les outils de Women In Sports, qui est une fondation britannique qui a publié deux rapports, l’un sur les freins à la pratique sportive des femmes et l’autre sur les leviers. » Le sondage réalisé dans le cadre de cette première étude lui avait permis de récolter 775 réponses de femmes plongeuses. Du jamais vu pour Anthony Loison, le référent de la filière sub-aquatique au CREPS d’Antibes : « Nous n’avions jamais vu un tel engouement pour une enquête menée par une stagiaire ! Nos stagiaires doivent toujours faire des enquêtes sur des sujets précis, mais en général ils récoltent 30 ou 40 réponses à leurs questionnaires par exemple. » Malaïka ajoute : « C’était la première fois que le sujet était mis sur la table. C’est pour que ça a suscité un tel engagement. Par la suite, l’équipe d’Antibes a décrété qu’il fallait absolument tirer les leçons professionnelles de ces résultats et on a donc travaillé sur un module de formation ».
En tant que femme dans la plongée, tu n’es jamais légitime, peu importe ton diplôme et tes années d’expérience. En ce qui me concerne, malgré mes cinq ans d’expérience en tant que monitrice, puis une année en tant que directrice de plongée, on ne m’a jamais prise au sérieux. On ne m’écoutait pas, voire on faisait l’inverse de ce que je disais alors que j’étais responsable. Et les clients me prenaient toujours pour la stagiaire.
Lucie
La récente étude citée plus haut a, quant à elle, récolté 604 réponses, dont 46 % réponses d’hommes et 54 % de femmes. Le questionnaire était ouvert à tout-es, car certains hommes subissent aussi des violences. D’ailleurs, si le questionnaire reste axé sur les VSS, de nombreux cas de grossophobie ou encore d’homophobie ont été rapportés. Le questionnaire s’adressait à tous les types de pratiques : professionnelle, de loisir, et aux encadrant·es (60 % des réponses) comme aux pratiquant·es (40 %). L’étude note une plus forte prégnance des violences chez les professionnel·les qu’en loisirs, ce qui s’explique par un niveau et un temps de pratique plus important. Ainsi :
- 62 % des répondant·es déclarent avoir subi au moins une violence au cours de leur pratique (propos et outrages sexistes, insultes et menaces violentes, exhibition (qu’elle soit volontaire ou non), harcèlement sexuel, agression sexuelle ou viol).
- 36 % de femmes pratiquantes en plongée loisir rapportent avoir fait l’objet de « blagues ou propos humiliants » au moins une fois ou plus dans leur pratique de la plongée (et 11 % d’hommes dans cette même catégorie)
- Ce chiffre monte à 60 % chez les femmes en plongée professionnel·les (contre 25 % d’hommes).
Concernant d’autres types de violences, comme les agressions sexuelles ou les « regards insistants », la différence est notable là encore :
- 9 % des femmes pratiquantes de la plongée loisirs attestent avoir subi des agressions sexuelles (contre 0 % d’hommes)
- Elles sont 14 % chez les femmes en plongée professionnelle (contre toujours 0 % d’hommes)
- 18 % des femmes pratiquantes loisir rapportent des « regards insistants », notamment en maillot de bain et durant le moment de change, et elles sont 34 % dans la plongée professionnelle, contre 0 % chez les hommes des deux catégories ayant répondu au questionnaire de l’étude.
Enfin, près de 12 % des femmes ont indiqué avoir fait le choix de ne pas passer à un niveau supérieur dans leur pratique, notamment professionnelle, à cause de violences subies dans leur pratique.

Les métiers liés à la plongée, notamment exercés dans les centres (comme moniteur·ice) ne s’exercent jamais très longtemps en raison de leur grande exigence physique et de leur précarité, comme l’explique Lucie, ex-monitrice de plongée, et aujourd’hui étudiante en master d’études sur le genre à Brest : « Être moniteur ou monitrice de plongée est un métier précaire car il ne se pratique qu’une moitié de l’année, avec des journées très longues et des heures supplémentaires qui ne sont jamais payées. Aussi, c’est souvent en zones touristiques, et c’est à nous de trouver les logements sur la saison. » Lucie, qui vit en Bretagne, raconte avoir déjà dû renoncer à faire une saison, alors qu’elle était embauchée dans un club du sud de la France, faute de pouvoir trouver un logement relativement abordable. « En plus de ces conditions de travail, et d’un boulot qui est épuisant, il faut aussi gérer tout le sexisme de ce milieu. Sachant qu’on reste six mois dans un endroit, qu’on est toujours avec les mêmes collègues, et comme on bosse dix heures par jour, et 6 jours sur 7, tu ne fréquentes que tes collègues durant toute cette période… » Lucie affirme avoir cessé ce métier, en partie à cause des violences patriarcales, et elle n’est pas la seule, comme l’atteste les résultats de l’étude qu’elle a mené et qui sont détaillés plus haut. « La plongée a ceci de particulier que les corps sont vus, voire exhibés. Il faut souvent se changer devant tout le monde, faute de vestiaires, et on passe une bonne partie du temps en combinaison moulante ». Lucie raconte avoir été témoin à de nombreuses reprises de réflexions sur le corps des clientes, y compris adolescentes, de la part de ses collègues masculins. « Quand on fait une sortie plongée avec des ados, on se retrouve avec des jeunes de 15 ou 16 ans en maillot de bain sur le bateau. Certains se permettent des remarques sur la taille de leurs seins, de leurs fesses. J’ai déjà entendu des collègues dirent, à propos d’une jeune fille : « Elle a seize ans, j’espère qu’elle reviendra dans deux ans… » Vraiment, certains moniteurs, tu sens qu’ils sont super contents d’être en formation avec des jeunes filles. Surtout qu’il n’y a pas de vestiaires, tout le monde se change ensemble. Y en a certains, ça ne les dérange absolument pas de se foutre les couilles à l’air devant des gosses de dix ans pour se changer. »
Des observations également rapportées par Charlotte (prénom d’emprunt), 26 ans, qui fait de la plongée depuis ses 12 ans. « J’ai commencé en club associatif. Il y a eu du sexisme et des choses inappropriées à chaque étape de mon parcours, et je pense qu’aucun mec n’y aurait été confronté. J’ai même stoppé la plongée une année car c’était trop. » Des exemples, elle en a à revendre. Charlotte raconte avoir rejoint la section adulte de son club associatif alors qu’elle était encore mineure, car elle ne s’entendait pas avec les autres enfants et se sentait isolée dans la section jeunes. « Au début, tout allait bien. Mais dès que j’ai atteint mes dix-huit ans, ça a changé. » L’un des hommes de son groupe de plongée lui propose un jour de la raccompagner chez elle. « Il avait 30 ans, moi 18. Il m’a avoué regarder souvent les jeunes filles de la section jeunes, et qu’il les trouvait très belles. À l’époque, je ne me suis pas rendue compte d’à quel point c’était grave. » Charlotte liste aussi tous ces plongeurs adultes, pour certains mariés et pères de famille, qui la draguaient lourdement, jusqu’à lui mettre une main sur sa cuisse. « Dans mon club, c’était totalement normalisé. Y avait des gars de 30 ou 40 ans qui me draguaient ouvertement, au point de parler de cul devant moi en permanence. » Charlotte finit par quitter le milieu de la plongée car elle n’en peut plus. « Par la suite, je me suis rendue compte que j’aimais trop la plongée et ça m’a manqué. J’ai donc décidé de devenir professionnelle. » Une fois en poste dans un centre pro, elle déchante vite. « La différence de traitement entre les hommes et les femmes est impressionnante. Un homme qui fait une petite erreur, c’est pas grave, ça arrive. Mais si, en tant que femme, je fais la même erreur, c’est la fin du monde, on va nous gueuler dessus », explique la plongeuse. « L’exigence est mille fois plus intense pour nous que pour les hommes. La pilote qui a pris ma place quand je suis devenue apprentie monitrice a vécu la même chose que moi. Nos collègues n’ont jamais voulu lui faire confiance, ils l’ont harcelée en étant en permanence derrière son dos pour tout. On est sans cesse remises en question, c’est usant. » Charlotte note aussi que les formateurs prennent moins de temps pour leur expliquer certaines choses. « En formation, nous les femmes devons souvent apprendre les choses par nous-mêmes, les formateurs nous accordent moins de temps qu’aux hommes. C’est assez paradoxal. D’un côté, c’est comme s’il y avait besoin de davantage expliquer le métier aux hommes, et de l’autre, sur une même erreur, les femmes la paye bien plus cher. »
J’ai l’impression qu’on vit toutes la même chose, surtout les professionnelles. Certaines plongeuses vont développer ce que j’appelle le « syndrome de la gendarmette », et donc devenir partie prenante de l’ambiance très sexiste, participer aux blagues etc, dans le but d’être légitime dans le groupe.
Lucie
Autre problème : l’équipement technique et matériel. Le club où travaille Charlotte dispose d’un grand vestiaire avec trois douches pour les hommes, et d’un petit vestiaire à une douche pour les femmes. Les gabarits des vêtements de plongée sont limités et les femmes doivent souvent apprendre sur des gabarits qui ne sont pas adaptés pour elles. « J’en ai parlé plusieurs fois à mon patron. On devrait avoir du matériel qui puisse aller à tous les corps. Il m’a répondu qu’il n’y a pas assez de femmes qui viennent plonger pour qu’on investisse dans du matériel qui leur correspond. C’est le serpent qui se mord la queue. »

Harcèlement sexiste environnemental : tout le monde est concerné
J’en pouvais plus d’entendre les blagues sexistes. Sur nous qui sommes leurs collègues, et sur les clientes. Il y a souvent une compétition entre eux pour savoir qui va faire le baptême de plongée de la « meuf bonne » en gros. Et celui qui le fait, s’en vante ensuite auprès des autres. Ce sont des regards déplacés, des blagues crues. Les clientes sont rangées dans deux catégories : les bonnes meufs et les dégueulasses.
Lucie
Aux « blagues » sexistes, s’ajoutent aussi les remarques homophobes, lesbophobes ou encore grossophobes. « Les rares fois où j’ai vu un client trans venir pour un baptême de plongée, c’était l’événement de la journée en gros. Après, mes collègues ne parlaient plus que de ça. » Charlotte comme Lucie témoignent aussi de la grossophobie omniprésente dans les clubs de plongée. « Si tu sors un tout petit peu de la norme, si tu fais du 44 mettons, les combinaisons ne te vont plus ! C’est très humiliant de devoir essayer des combis qui ne te vont pas. C’est épuisant même, surtout quand il fait chaud. Aussi, ça te rend visible des autres, qui eux ont leur combi mais pas toi, et il n’y a pas de vestiaires, donc tout le monde t’attend en te regardant… » Aussi, pour pouvoir couler, il faut ajouter des plombs. « Ce sont les moniteurs qui donnent les plombs. Là c’est pareil, c’est toujours sujet à beaucoup de blagues, du type : « Lui je lui ai donné tant de plombs, sans ça il coulait pas ! Il est trop gros ! » Alors que ça ne veut rien dire, car il y a des personnes minces qui ont une densité osseuse qui fait qu’elles auront besoin de plus de plombs qu’une autre par exemple… »
Lucie, Charlotte et Malaïka, comme les autres plongeuses que nous avons interviewées plus bas, témoignent d’une ambiance sexiste générale et omniprésente. Ces réflexions participent à ce que l’on appelle le harcèlement sexiste environnemental, que l’on avait eu l’occasion d’aborder dans le cadre de notre couverture du procès des violences patriarcales dans la marine marchande. Ce terme fait référence à un ensemble de comportements générant, dans un environnement collectif, une situation intimidante, hostile ou offensante pour chaque personne qui y est exposée, même s’il n’est pas spécifiquement dirigé contre un individu en particulier. Ainsi, des propos sexistes et/ou grossophobes formulées à répétition dans un milieu professionnel, tous les jours, même sans viser directement des personnes en particulier, constitue une violence au travail. Lucie rapporte : « Les remarques sexistes, homophobes, grossophobes… C’est tout le temps, tous les jours, à chaque sortie en mer. Et tu ne peux pas vraiment dénoncer une personne en particulier car en vérité, c’est tout le monde. C’est une ambiance générale qui génère des trucs plus graves, comme des agressions sexuelles. » Les résultats de l’étude cités plus haut sont d’ailleurs éloquents sur le sujet. Le questionnaire comportait aussi des champs libres dans lesquels il était possible, pour les répondant·es, de détailler leurs réponses et de livrer leurs expériences plus en détail. « La nudité imposée ressort particulièrement dans les témoignages. Sur ce sujet, beaucoup de personnes, notamment des hommes, se sont offusqués dans le questionnaire, disant que ce n’est pas de l’exhibition et que c’est bien normal de se changer… Mais beaucoup ont aussi écrit « ça me gêne, mais je n’ose pas le dire, de peur de passer pour un mec coincé/ une fille prude. »

La promiscuité sur les bateaux ne joue pas en faveur des femmes non plus, comme en témoigne là encore Lucie : « Un jour, lors d’une sortie en mer, une vague a fait tangué notre bateau et l’un de mes collègues a fait mine de tomber sur moi en mettant ses deux mains sur mes seins. Il m’a dit qu’il n’avait pas fait exprès, qu’il s’était rattrapé à moi comme il avait pu… » Lucie pointe aussi le manque de communication en amont des plongées, qui permettrait de limiter les situations gênantes ou intimidantes, surtout pour les non-initiées. « Parfois, il y a besoin de réajuster des sangles mais c’est plus facile de le faire une fois sous l’eau, sans la gravité. Sauf que souvent, les moniteurs ne préviennent pas les personnes avant, et une fois sous l’eau ils viennent manipuler les sangles au niveau de la poitrine par exemple, et les femmes ne savent pas pourquoi, donc ça peut vite être angoissant pour elles. »
Je m’en suis pris autant dans la gueule de la part de mes collègues moniteurs que des clients. Si j’essaye de me cacher pour me changer, certains clients viennent voir et me matent, et ils font pareil avec les clientes. D’autant plus que les moniteurs encouragent les clients à nous mater pendant qu’on se change ou à faire des blagues sexistes ou homophobes. Donc ils se sentent pousser des ailes.
Lucie
À tout cela s’ajoute une atmosphère viriliste, comme en témoigne Lucie : « C’est à qui va descendre le plus profond, qui va porter les trucs les plus lourds, être le meilleur sur tel ou tel aspect technique. Et si un mec n’y arrive pas, on va se foutre de sa gueule. » Un héritage du passé (pas si lointain) militaire de la plongée ? Selon Lucie, cela ne fait aucun doute, et cet héritage pèse lourdement dans les centres de plongée en France. « L’histoire militaire de la plongée française a encore une grande influence sur ce milieu. Les plongeurs qui ont commencé à l’armée prennent beaucoup de place. Aussi, ils ont les moyens, et les centres se plient à cette population-là. Forcément, des mecs qui plongent mille fois par an, c’est bon pour ton chiffre d’affaire annuel. » Elle ajoute que la plongée sous-marine reste le loisir d’une certaine classe sociale privilégiée : « La plongée est aussi un loisir de blancs et de riches. C’est un milieu où il y a très peu de diversité sociale, ce qui n’aide pas à faire évoluer les mentalités. »
Le club des 30, une première en France
Sur le bateau, si c’est moi qui le conduit, il y a toujours un homme, moniteur ou client, pour faire une remarque du type : « Ah ? on laisse la barre à une femme ? Va-t-on arriver à bon port ? » En plongée, je suis souvent avec des hommes plus âgés que je ne connais pas. Moi, je connais le site par cœur, eux non. Mais ce sont eux qui décident, car ils partent du principe qu’ils savent toujours mieux que moi.
Aurore
Aurore, Danaé et Marie sont toutes les trois en DEJEPS (Diplôme d’État de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport) à Antibes cette année, après s’être rencontrées au club des 30, soit un programme d’accompagnement de plusieurs jours, en non-mixité sans hommes cis, pour permettre aux femmes et minorités de genre de découvrir le métier de monitrice de plongée. Pour la première édition qui s’est tenue du 2 au 4 septembre 2025, elles étaient 16 participantes. « Certaines étaient inscrites mais ont finalement annulé leur venue pour diverses raisons, notamment à cause de la distance géographique, car ça a lieu à Antibes », explique Anthony Loison, qui travaille depuis 18 ans au CREPS PACA, où il exerce en tant que professeur de sport et référent de la filière sub-aquatique. « Mais ce plus petit comité était une aubaine, car ça permet un meilleur suivi individuel, notamment pour celles qui ont des projets professionnels liés à la plongée ». Marie, 34 ans, était l’une des participantes du club et a commencé la plongée sous-marine en 2022 en club loisirs. « J’ai été impressionnée de rencontrer autant de violences dans mon parcours de plongeuse loisirs. On s’aperçoit très vite que c’est un milieu très masculin, donc avant de commencer la formation j’ai eu envie de rejoindre le club des 30 pour rencontrer d’autres femmes et me faire un premier réseau. » Même son de cloche pour Danaé, 26 ans, et Aurore, 28 ans, qui racontent avoir rejoint le club pour aborder la questions des « enjeux féminins », comme les menstruations ou la maternité quand on est plongeuse professionnelle. Aurore affirme : « J’ai beaucoup plongé à l’étranger, notamment en Asie, où c’est un milieu très jeune. En France, on se retrouve vite avec 95 % d’hommes sur les bateaux, qui ont souvent plus de 50 ou 60 ans. C’est très spécifique à la France, car le niveau de certification pour plonger n’est pas le même qu’ailleurs, et que la plongée en France est liée à une histoire militaire. » Marie enchaîne : « Pour ma part, je ne connaissais pas la formation à Antibes avant d’entrer au club des 30, et j’ai voulu venir dans ce lieu d’enseignement qui est à l’origine de cette initiative et qui défend la place des femmes dans ce milieu. C’était rassurant pour moi d’arriver en formation et de connaître Aurore et Danaé. On est la première promotion à atteindre la parité ! »
L’idée du club des 30 est inspirée du programme Club des 300 mis en place par le comité national olympique en 2022 pour répondre à l’exigence de parité fixée par la loi du 2 mars 2022. Anthony Loison affirme : « Il y a eu une prise de conscience d’une parité quasi inexistante, et surtout, du fait que très peu de femmes étaient présentes sur les postes de gouvernance du mouvement sportif, notamment comme présidentes. » Il poursuit : « Le calcul est simple, pour atteindre la parité requise par la loi, il fallait que plusieurs centaines de femmes prennent des postes à responsabilité au sein des fédérations françaises à l’échelon national en 2024, puis, comme le précise la loi, à horizon 2028 pour les instances régionales. Nous, on a voulu s’en inspirer. Bien sûr, on a pas les moyens matériels ni logistiques d’accueillir 300 personnes ! Mais un club des 30 peut déjà permettre d’offrir du mentorat à quelques dizaines de femmes. On veut leur montrer que le CREPS d’Antibes leur est ouvert, qu’on met des outils en place pour prévenir le sexisme, et que nos équipes de plongée sont paritaires, ce qui n’était d’ailleurs pas le cas il y a quinze ans ! » Et c’est loin d’être le cas dans d’autres CREPS du territoire. Certains d’entre eux ont même refusé de diffuser le questionnaire sur les VSS dans la plongée, commente Lucie, peu surprise. « J’ai subi de la discrimination à l’embauche à plusieurs reprises, notamment par un club de plongée« , exprime-t-elle. « Une fois, on a refusé ma candidature au prétexte que je n’avais que 21 ans et que j’étais trop jeune pour le métier. À la place, ils ont pris un mec… de 21 ans. »
Pour ma part, j’ai subi des agressions verbales et des mises à l’écart. Par exemple, dans mon club de plongée loisirs, j’ai un jour loupé une sortie pour aller à la manifestation du 8 mars. Les hommes de mon club l’ont très mal pris. J’ai fait un rappel sur la journée des droits des femmes et son importance, ils m’ont crié dessus et ont refusé de me parler ensuite.
Marie
Le club des 30 permet non seulement aux plongeuses de pratiquer en non-mixité mais aussi de rencontrer des plongeuses professionnelles et d’avoir du retour d’expériences de la part de femmes qui évoluent dans ce secteur depuis plusieurs années. « Les femmes qu’on a rencontré avaient toutes du caractère. J’ai compris qu’il faut forger le sien, ne pas être trop gentille. Mais c’est compliqué, car quand on est monitrice, ça reste un milieu commercial. Il faut être souriant, avenant avec les gens, mais ne pas se laisser faire pour autant. Moi, quand je fais face à une remarque sexiste, souvent, je rigole un peu, parce que je ne sais pas comment y réagir », détaille Aurore. Danaé renchérit : « J’ai souvent entendu des remarques déplacées sur les autres, mais pas trop sur moi. J’ai envie d’intervenir mais je ne sais jamais comment, ni quoi dire. Peut-être juste en leur disant que leurs blagues ne sont pas drôles, mais je ne suis pas certaine du résultat… Je pense que ce serait bien, pour les futures éditions du club des 30, d’avoir des mises en situation pour apprendre à se défendre vis-à-vis du sexisme. » Elle ajoute que les femmes ont toujours tendance à « se mettre en retrait » lors de sorties en palanquées (soit en groupe de plusieur·es plongeur·ses). Marie ajoute que si le club des 30 ne lui a pas donné de clefs pour riposter face au sexisme, il lui a donné des modèles. « C’est hyper important je trouve car je n’ai pas rencontré beaucoup de femmes dans mon parcours de plongeuse. » Elle ajoute ne pas savoir non plus comment réagir face aux remarques et aux agissements sexistes. « Dans mon club de plongée loisirs, les gens étaient très tactiles. Les hommes se mettaient entièrement nus devant les femmes. Les blagues, je les mets dans les violences, car il y en a tellement que ça crée une véritable ambiance lourde et malaisante. J’ai tendance à rigoler bêtement, car à force, je ne sais plus comment réagir. C’est pour ça qu’avoir des modèles, un réseau et des gens à qui en parler, ça aide. L’ambiance du club des 30 m’a fait beaucoup de bien. »
À noter que la deuxième édition du club des 30 a eu lieu début septembre 2026 à Antibes et a réunit 9 participantes.

Vers un changement des pratiques et des mentalités ?
Anthony Loison explique que des formations ont été développées au centre d’Antibes depuis quelques années pour favoriser le développement de la féminisation de la plongée. « Je suis arrivé dans ce centre en 2008, et les formations ont toujours été très centrées sur la partie technique de la plongée. En 2019, on a eu un petit déclencheur quand Malaïka, notre stagiaire de l’époque, a mené une enquête dans le cadre de ses études sur la féminisation dans le milieu de la plongée. Cette enquête a montré que, s’il y a autant de femmes que d’hommes qui passent leur baptême de plongée, plus on monte dans les niveaux de pratique, moins il y a de femmes. Et le taux de femmes est extrêmement faible sur les niveaux les plus élevés. » Aussi, cette première étude menée par Malaïka avait récolté, à l’époque, près de 700 réponses de plongeuses. « C’est du jamais vu pour une enquête menée par une stagiaire ! Nos stagiaires doivent toujours faire des enquêtes sur des sujets précis, mais ils récoltent 30 ou 40 réponses à leurs questionnaires par exemple. » Pour Anthony Loison, il est évident que des formations sur le sujet doivent voir le jour. « Si on veut que les femmes viennent et restent en plongée, il faut impérativement prendre ces éléments en compte ! », affirme-t-il. Il ajoute que les comportements sexistes découlent d’un problème plus global, assez commun dans le milieu du sport : « Beaucoup de centres n’ont pas de matériel spécifique pour les gabarits féminins. Aussi, les femmes sont moins représentées dans la communication, sur les affiches de publicité autour de la plongée. C’est tout l’univers et la mentalité de cette pratique qu’il faut revoir. »
Dès qu’on arrive à la partie savoir-être de la formation, comme ne pas faire de blagues sexistes par exemple, là ça clive énormément. L’ambiance devient tendue, beaucoup se crispent…
Anthony Loison
Anthony Loison ajoute : « En traitant le sujet des VSS, on traite aussi la question de la féminisation. Ces deux sujets vont de pair. » Il raconte qu’en 2020, à l’époque du « MeToo Sport » et la vague médiatique autour du sujet, « l’ambiance générale change. » « Il y a fort à parier qu’à l’époque, certains hommes continuaient de banaliser l’humour sexiste, mais ils évitaient de le dire à voix haute. Tout le monde semblait faire plus attention. Aujourd’hui, c’est de nouveau décomplexé. Les hommes minimisent ouvertement certains comportements et ne s’en cachent plus. » Depuis 2020, une formation obligatoire est dispensée par Malaïka à l’ensemble des professionnel·es ou futur·es professionnel·les du secteur de la plongée au CREPS Provence Alpes-Côte d’Azur (PACA) qui est le plus gros centre de formation en France. Tous les cinq ans, les professionnel·les de la plongée sous soumis·es à un « recyclage » de leur diplôme, à savoir une remise à niveau de leur pratique. Au total, ce sont près de 1 000 professionnel·les qui ont suivi cette formation en six ans. À la base, la formation était optionnelle, mais a été rendue obligatoire par le CREPS d’Antibes car, comme l’explique Malaïka : « Peu de gens s’y inscrivaient. Et souvent, quand des hommes y venaient, c’était dans l’unique but de contester la formation en elle-même. Il y a eu une telle levée de boucliers qu’on a fait le choix de la rendre obligatoire. D’autant plus qu’il s’agit d’une obligation légale, en tant qu’éducateur·ice sportif·ve, de s’assurer du principe d’égalité. Le sexisme est un délit, pas une liberté d’opinion. » Anthony Loison ajoute : « Pendant les recyclages, on leur dit que c’est bien de prévoir un vestiaire pour hommes, et un autre pour femmes par exemple. Si les clubs n’ont vraiment pas de vestiaires, on leur conseille de se fournir en poncho de toutes tailles. On les invite aussi à s’équiper avec du matériel qui correspondent à tous les gabarits. Sur ce genre de choses, le message est plutôt bien reçu par tout le monde. Pareil pour les affiches de communication. On leur dit de faire attention, sur les réseaux sociaux, à mettre aussi des photos de femmes dans les publicités pour leurs centres par exemple. Là-dessus, on ne rencontre aucun problème ». Mais, selon Anthony Loison, là où ça se corse, c’est sur les comportements à adopter. « Dès qu’on arrive à la partie savoir-être de la formation, comme ne pas faire de blagues sexistes par exemple, là ça clive énormément. L’ambiance devient tendue, beaucoup se crispent… » À tel point, que l’idée de dupliquer le club des 30 à destination des hommes se pose. « On se demande si ça ne serait pas pertinent de faire un club que pour les hommes, pour questionner la masculinité, les règles et codes implicites de la socialisation quand on est un homme… » D’autant plus que les hommes aussi peuvent être victimes de ce climat viriliste et sexiste, comme l’affirme Lucie : « Les mecs peuvent aussi s’en prendre plein la gueule : sur la grossophobie, l’homophobie notamment. Mais aussi, si un homme ne coche pas les cases du bon plongeur qui n’est pas assez viril… » En tout cas, l’initiative du club des 30 semble déjà essaimer dans d’autres disciplines !
On a désormais des collègues dans d’autres sports, comme le canyonisme ou l’escalade qui ont vu notre action avec le club des 30 et qui veulent la dupliquer dans leurs propres domaines. Eux aussi manquent de femmes, et il y a fort à parier que c’est à cause des mêmes freins !
Anthony Loison