Lou Lubie est scénariste et dessinatrice de bandes dessinées depuis l’âge de dix-huit ans. Avec près de vingt ans de métier à son actif, elle signe des œuvres qui touchent à des sujets très diversifiés : de la cyclothymie dans « Goupil ou face » ; aux contes de notre enfance revisités (« Et à la fin, ils meurent: La Sale Vérité sur les contes de fées »), en passant par les cheveux crépus (« Racines »), ou encore une romance lesbienne entre deux continents (« La fille dans l’écran »). Sur ses onze bandes dessinées parues à ce jour, quatre sont des objets de vulgarisation. Pourtant, la scénariste reconnaît que c’est le genre qui lui plaît le moins : « J’avoue trouver ça ennuyeux, la « BD sérieuse ». Ces BD ont du succès parce qu’elles sont thématiques et qu’elles s’adressent à un public plus large. Quelqu’un qui n’aime pas lire des bandes dessinées ne lira pas « Eurydice », par exemple. Mais si cette même personne a les cheveux crépus, alors elle lira sûrement « Racines » ».
J’ai un dossier sur mon ordinateur avec des dizaines et des dizaines d’idées… Quand j’ai fini une production, je n’ai qu’à regarder dans mon dossier ce qui me fait envie !
Lou Lubie
« Saigneurs » : une BD féministe pleine de vampires !
Au moment de notre interview, nous sommes le 3 décembre, et Lou Lubie nous confie avoir « des dizaines et des dizaines d’idées pour des prochaines BD ». Pour l’heure, sa dernière parution en date sort demain ! Intitulé « Saigneurs », ce nouvel ouvrage prend place dans un univers où les humains et les vampires évoluent côte à côte et sont égaux en droits. Enfin, en théorie… « L’histoire se passe dans un univers dominé par des vampires, et cela depuis des années. On suit l’histoire de trois colocataires humains qui évoluent dans ce monde des vampires ». Ainsi, Anghel, le premier colocataire se fait mordre un soir dans une ruelle, et en réponse à cette agression, on va lui faire du victim-blaming, soit lui faire porter la responsabilité de l’agression : « Vous savez que les vampires sont des êtres pulsionnels ? Aviez-vous pensé à vous couvrir le cou avec une écharpe ? » La deuxième colocataire – Maggy – est une révoltée, une militante qui se rebelle contre la domination vampire, jusqu’au jour où elle découvre que son propre père en est un. Une information bouleversante pour le personnage, qui va redoubler d’efforts dans sa lutte pour les droits des humains. Quant à la dernière des colocataires, Iulia, elle est secrètement amoureuse d’une vampire, et n’ose en parler à personne. On suit donc l’évolution de ces trois personnages qui naviguent dans cet univers, bien sûr allégorique de la domination patriarcale. La sortie de cette BD le 5 mars, soit « quelques jours avant la Journée internationale des droits des femmes et des minorités de genre », est, bien sûr « faite exprès », sourit la dessinatrice. Cette nouvelle BD profondément féministe – et que Lisbeth a eu la joie de lire en avant-première – signe une critique sociale des violences sexuelles, le tout avec un humour incisif (sans mauvais jeu de mots).


Captures d’écran de Saigneurs, la BD de Lou Lubie qui sort demain ! © Lou Lubie / Delcourt
Le monde de la BD face au patriarcat
Beaucoup d’autrices, surtout les plus jeunes, sont victimes de violences sexistes et sexuelles. Le milieu de la BD est un milieu historiquement masculin, avec un certain entre-soi qui rappelle les boy’s club.
Lou Lubie
En novembre dernier, 285 artistes-autrices ont publié une tribune dans laquelle elles expliquent pourquoi elles refusent de se rendre à l’édition 2026 du célèbre Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD). Elles y dénoncent les violences sexistes et sexuelles, particulièrement présentes dans le milieu de la BD. Quelques mois plus tôt, en janvier 2025, Élise Bouché-Tran, alors salariée de la société 9e Art+, organisatrice de ce festival, déposait plainte pour viol avec « administration de substances nuisibles ». Les faits se seraient produits lors de la précédente édition du festival, dans la nuit du 26 au 27 janvier 2024, à la suite desquels Élise affirme s’être confiée à plusieurs collègues, avant d’être orientée vers la responsable des ressources humaines. Celle-ci lui aurait alors suggéré de prendre la pilule du lendemain, sans autre prise en charge. Pour France 3, Élise exprime sa sidération face à cette réaction : « Ce qui m’a le plus choquée, c’est que la personne impliquée n’a pas été interpellée et qu’on m’a demandé de continuer de travailler avec lui après le festival ». À peine deux mois après les faits, le 14 mars 2024, Élise est licenciée pour faute grave, une décision que la jeune femme relie directement à sa dénonciation. De son côté, la société organisatrice 9e Art+ rejette tout lien entre la plainte pour viol et le départ de l’employée, affirmant que la procédure avait été engagée auparavant.
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Lou Lubie – qui a fait partie des signataires de la tribune – revient sur cet événement : « Pour beaucoup d’entre nous, le viol de cette employée du festival fut la goutte d‘eau qui a fait déborder le vase ». Dans la tourmente, le festival avait annoncé, en décembre 2025, l’annulation de l’édition 2026. « Depuis le début, je me suis prononcée en faveur du boycott du festival. Bien sûr, celui-ci reste l’arbre qui cache la forêt. C’est tout l’écosystème de ce milieu qui est problématique. Beaucoup d’autrices, surtout les plus jeunes, sont victimes de violences sexistes et sexuelles. Le milieu de la BD est un milieu historiquement masculin, avec un certain entre-soi qui rappelle les boy’s club ». Ce n’est pas la première fois que le festival d’Angoulême essuie une polémique. En 2016 déjà, le jury du FIBD avait dévoilé sa liste de trente noms d’auteurs, tous en lice pour le Grand Prix : pas une seule femme n’y figurait. À l’époque, le Collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme appelait au boycott du festival. Sur leur site, de nombreux témoignages du sexisme qui fleurit dans le milieu de la BD y sont collectés. Lou Lubie raconte avoir, elle aussi, déjà été confrontée à la misogynie. « À l’époque, j’étais plus jeune et certains comportements ne m’ont pas semblé problématiques, alors qu’ils l’étaient. C’est pour ça qu’aujourd’hui, on a cette envie de protéger les plus jeunes des comportements de prédation qu’il peut y avoir dans ce milieu ».
Je trouve ça super qu’il y ait cette prise de conscience que, si on s’en prend à l’une d’entre nous, alors nous nous levons toutes.
Lou Lubie
Malgré tout, elle espère que ces événements en marge du FIBD « encourageront les autres festivals à faire plus attention ». Selon elle, des progrès ont déjà lieu depuis quelques années. « On voit de plus en plus de la sensibilisation qui est faite, avec des personnes référentes en matière de VSS sur certains festivals par exemple… J’ose croire que tout ça est en train de progresser ! »



Florilège de témoignages recueillis sur le site « Paye ta bulle ». Précision importante : un certain nombre de témoignages sur le site impliquent des récits de violences sexuelles.
Selon le SNAP CGT, soit le syndicat représentant les créateur-ices des arts graphiques, plastiques et visuels, les écarts de revenus entre les hommes et les femmes dans ces secteurs se sont creusés entre 2021 et 2023. Le syndicat s’appuie sur des données de l’Urssaf, et constate 53 % d’écart de revenus entre les femmes et les hommes dans la catégorie « artistes-auteur-ices », en 2023. Ainsi, le revenu annuel moyen d’une femme autrice de BD était de 10.800 €, contre 23.100 € pour un homme.
Un milieu souvent précaire et menacé par l’IA
« Il y a un problème fondamental dans le milieu du livre, c’est que le travail est rémunéré sur les ventes, mais le travail fourni en lui-même n’est, lui, pas rémunéré. Quand on est un auteur à succès et qu’on vend beaucoup, alors on peut très bien gagner sa vie. Mais ça ne représente qu’une infime réalité des auteurs ». Le taux de rémunération moyen varie de 6 à 7 % pour les livres jeunesse, à 9 % pour la littérature et les beaux livres, et jusqu’à 10 % pour la BD. Mais il y a encore plus bas, comme la poésie où les droits peuvent descendre à 4 ou 5 %. Concrètement, pour un livre vendu 20€, un taux de droits d’auteur de 8% représente 1,60€ brut par exemplaire ! Si le livre se vend à 1 500 exemplaires, cela représente 2 400€ brut au total pour parfois plusieurs années de travail. Et encore, cette somme n’est pas versée immédiatement. La plupart des auteur-ices perçoivent d’abord un à-valoir, c’est-à-dire une avance sur leurs futurs droits (souvent répartie en trois tiers : une partie est touchée au début du projet, une autre à la moitié du livre, le reste à la remise finale). Par exemple, un à-valoir de 2 000€ signifie que l’auteur-ice ne touchera aucun euro supplémentaire tant que les ventes du livre n’auront pas généré au moins 2 000€ de droits. Autrement dit, les premières ventes servent à « rembourser » cette avance à l’éditeur. Si le livre ne dépasse pas ce seuil, l’auteur-ice ne touchera rien de plus, même si l’ouvrage a demandé des mois — voire des années — de travail. Rapporté au temps de travail, cela peut représenter une rémunération bien en dessous du SMIC horaire, sans compter les périodes de recherche, d’écriture, de réécriture, les échanges éditoriaux et la promotion, qui ne sont pas rémunérés. Bien sûr, selon les projets et les collaborations, des revenus supplémentaires peuvent provenir de bourses de création, de résidences artistiques ou d’interventions rémunérées. Pourtant, même avec ces compléments, le métier reste souvent précaire et ne garantit pas de revenus réguliers pour les auteur-ices, surtout les plus jeunes.
Nous n’avons pas non plus droit à la continuité des revenus, donc au chômage. Il suffit d’être dans une période de recherches pour le projet d’après, d’avoir un trou d’inspiration, ou encore que de ne pas réussir à caser son projet chez des éditeurs, et bien pendant tout ce temps-là, on ne touche rien.
Lou Lubie

La plupart des auteur-ices, surtout débutant-es, sont aussi en position de faiblesse face aux maisons d’édition. « Quand on est bien installé dans le paysage, on décroche de bons contrats, mais les personnes qui débutent sont tributaires des éditeurs », résume Lou Lubie. La dessinatrice raconte qu’une fois, alors qu’elle était malade, elle fut obligée de travailler car elle ne percevait pas les droits pour lesquels elle cotisait pourtant. « Quand je voulais me renseigner sur mes indemnités, on me renvoyait sans cesse d’un endroit à l’autre. J’ai fini par toucher mes indemnités maladie quelques mois après ma reprise officielle. Pendant que j’étais en arrêt, je n’ai rien touché du tout ». Elle raconte ainsi le dédale administratif par lequel elle a dû passer pour obtenir son dû : « Entre la méconnaissance, voire l’incompétence de mes différents interlocuteurs au téléphone, j’ai fini par savoir quel était le bon papier à envoyer et à quelle caisse précisément. Mais entre-temps, j’ai reçu une tonne de papiers, et chaque caisse sollicitée me disait que non, c’est à telle autre qu’il fallait s’adresser. Alors qu’en plus, la démarche existe et que c’est pas si compliqué une fois qu’on a les bonnes infos ! » Mêmes galères pour les congés maternité. « C’est très difficile à faire valoir ! Il faut avoir les reins solides pour continuer dans ce milieu quand on est maman. Beaucoup d’autrices se font payer leurs congés maternité une fois que l’enfant a grandi, soit des années après la grossesse ! »
Le métier de dessinateur-ice est très solitaire. Chacun-e est dans son coin. Les seuls contacts que l’on a, c’est durant les festivals. On a du mal à se rassembler, ce qui nous met en position de faiblesse. C’est pour ça que la mobilisation liée au festival d’Angoulême est super importante !
Lou Lubie
Malgré cet isolement structurel du métier, des formes d’organisation collective existent. Lou Lubie évoque notamment la Ligue des auteurs professionnels, qui regroupe environ 4 000 membres — un chiffre faible au regard des quelque 200 000 artistes-auteur-ices recensé-es en France, toutes disciplines confondues. « Ils font un travail indispensable, très fort », souligne-t-elle. Pour elle, l’enjeu est clair : « Il faut appeler collectivement les auteurs et autrices à se syndiquer, à donner les moyens à ces organisations de faire bouger les lignes. » Face à des maisons d’édition puissantes, à des institutions parfois défaillantes et à un statut social encore fragile, l’organisation collective représente – peut-être – encore l’un des rares leviers.
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À ces difficultés déjà bien installées s’ajoute une inquiétude plus récente : l’intelligence artificielle. « Je ne me sens pas menacée par l’IA aujourd’hui, car aucune intelligence artificielle ne pourrait faire le travail que je fais. Mais pour la personne que j’étais il y a dix ou quinze ans, c’est catastrophique », analyse Lou Lubie. Selon elle, les premiers contrats, les petites commandes alimentaires ou institutionnelles – souvent cruciales pour les jeunes artistes – sont déjà concurrencés par des images générées à bas coût. « Les mairies, les entreprises, et même le gouvernement préfèrent parfois confier un travail d’illustration à quelqu’un qui va faire un prompt en un seul clic. (Le prompt désigne le texte initial soumis à une IA pour lui donner des instructions, NDLR). Si je débutais aujourd’hui, ce serait beaucoup plus difficile de boucler mes fins de mois ». À cela, l’artiste ajoute que l’IA participe au pillage d’œuvres intellectuelles : « Je ne dis pas que l’IA ne peut pas être un outil intéressant, dans un but de brainstorming par exemple, mais c’est un outil qui est tout sauf créatif, donc ça ne devrait pas être possible de pouvoir l’utiliser pour créer un produit fini ! »
Face à toutes ces difficultés structurelles, le métier d’auteur-ice semble plus que jamais sous tension. Pourtant, à travers ses récits, ses engagements et ses prises de parole, Lou Lubie rappelle que la création reste aussi un espace de résistance. Et que derrière chaque bande dessinée, il y a un travail, une personne, et des droits qui ne demandent qu’à être reconnus. Rendez-vous dès demain, dans nos librairies indépendantes de quartier.