On connaît tout-es la chanson « La reine du créneau », d’Anne Sylvestre, sortie en 1998 : « Résistons à ces tyranneaux / Nous sommes les reines du créneau / S’ils nous renvoient à nos fourneaux / Ne lâchons pas notre créneau »

En 2026, les clichés sur les femmes au volant ont encore la vie dure. Les données annuelles de la Sécurité routière sont pourtant implacables : les femmes sont largement moins responsables d’accidents mortels que les hommes et meurent beaucoup moins qu’eux sur les routes. Ainsi, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, les hommes représentent :

  • 84 % des auteurs présumés d’accidents mortels en 2024
  • 89 % des conducteurs alcoolisés impliqués dans des accidents mortels
  • ils ont aussi 3 fois plus de risques de décéder sur la route que les femmes et 5 fois plus de risques d’être auteur d’un accident mortel (à temps de déplacement équivalent pour la conduite automobile).

Cette réalité genrée se retrouve aussi dans les pratiques à risque en conduite. Ainsi, selon le bilan annuel des infractions, en 2023, les condamnés sont majoritairement des hommes. Ils représentent 91,7 % de la conduite sans permis ; 91,9 % de la conduite malgré suspension de permis et 88,2 % de la conduite en état alcoolique. La part des hommes atteint même 92,4 % des condamnations pour la conduite après consommation de stupéfiants.

Aussi, la plupart des femmes qui meurent sur la route sont souvent passagères ou piétonnes, comme l’atteste le documentaire « Tout est permis » de Coline Serreau, sorti en 2014, et dans lequel elle a filmé une dizaine de stages de récupération de points à travers la France. Les participants à ces stages y éculent les clichés : « Les femmes sont le vrai danger sur la route » ; « Si elles ont moins d’accidents, c’est parce qu’elles conduisent moins que nous », et le classique « Femme au volant, mort au tournant »… Des stéréotypes rapidement démentis par les instructeurs qui leur font face : « En stage, on n’a quasiment jamais de femmes. Et quand des femmes viennent en stage de récupération de points, souvent, ce ne sont pas elles qui ont causé l’infraction. Donc il y a une double injustice ». En effet, il n’est pas rare que certains couples ou foyers mutualisent leurs points. C’est le cas de quelques femmes présentes dans le documentaire, qui témoignent être présentes aux stages de récupération pour éviter que leur mari et/ou leur fils perdent définitivement leur permis. Ces femmes endossent la responsabilité des amendes pour excès de vitesse, commises par le conjoint ou le fils, avec le véhicule partagé. L’un des instructeurs appuie : « Dès qu’une femme n’est plus derrière le volant, dès qu’elle est tributaire d’un autre conducteur et qu’elle n’a plus la maîtrise de son déplacement, elle est en danger. Les femmes ne doivent pas confier leur vie aux autres, aux hommes en l’occurrence. »

La pilote de rallye française Michèle Mouton. À gauche en 2007 et à droite en 2019.

La surmortalité des hommes sur la route n’existe pas qu’en France, elle est aussi constatée dans les autres pays européens. En cause : le patriarcat. Dès leur plus jeune âge, les hommes sont encouragés à adopter des comportements socialement genrés. Ils apprennent à se détacher de leurs émotions, à être en compétition avec eux-mêmes et avec les autres, à se détacher de leurs corps, à masquer leur vulnérabilité… En France, le taux de suicide est trois fois plus élevé chez les hommes (2,1 % de l’ensemble des décès masculins contre 0,7 % des décès féminins), et deux fois plus élevés chez les agriculteurs, les employés et les ouvriers. Selon les données gouvernementales, plus les hommes sont diplômés, plus le taux de suicide baisse. Aussi, de nombreuses études menées aux États-Unis et en Europe ont montré que les hommes qui adhèrent aux normes traditionnelles de la masculinité ont de chances de recourir au suicide. Dans leur article « Suicide, hommes et socialisation », les chercheuses québécoises Lucie Charbonneau et Janie Houle mettent en avant que, non seulement la socialisation masculine favorise l’émergence de certains facteurs de risque du suicide (en véhiculant l’idée que le suicide est plus acceptable chez les hommes que chez les femmes ; en encourageant l’agressivité et l’impulsivité de même que la consommation d’alcool et de drogue…), mais cette socialisation à travers des normes viriles et patriarcales empêche aussi l’émergence de facteurs de protection contre le suicide. « Elle contribue en effet à réduire l’éventail de mécanismes d’adaptation dont les hommes disposent puisqu’elle valorise l’autonomie et l’indépendance, tout en stigmatisant l’expression de la souffrance et la demande d’aide. Ainsi, en situation de crise, les hommes qui sont coupés des sources potentielles d’aide se privent d’un soutien qui pourrait s’avérer essentiel ».

On attend des femmes un comportement plus soumis, plus obéissant face aux normes sociales, alors que l’on attend souvent des garçons qu’ils les transgressent.

« Le sexisme, une affaire d’hommes », de Valérie Rey-Robert

Cette socialisation masculine patriarcale est particulièrement à l’œuvre dans les classes les plus prolétaires et/ou rurales de la population, il en était question dans notre article précédent, à (re)lire ci-dessous.

En parallèle, si les violences intrafamiliales touchent les femmes de tous âges et de tous milieux sociaux, en France, près de 50 % des féminicides ont lieu en milieu rural, alors qu’un tiers des Françaises y vivent (nous l’avions déjà évoqué dans l’une de nos newsletters-suppléments). L‘isolement, l’absence d’anonymat et l’éloignement des services publics et sociaux représentent des facteurs de risques connus. Les associations comme le CIDFF rapportent que ces femmes n’ont pas toujours de voiture personnelle et dépendent souvent du conjoint violent pour leurs déplacements. Dans ces territoires, l’absence de solutions de transport autonome peut ainsi devenir un véritable levier d’emprise. La question de la mobilité apparaît alors comme un enjeu féministe à part entière, particulièrement dans les zones éloignées des grandes villes.

"Conduisez comme une femme". Campagne de prévention routière diffusée par l'association "Victimes et citoyens".
Campagne de prévention routière diffusée par l’association « Victimes et citoyens ».

Les reines du créneau

Savez-vous qui a inventé le rétroviseur ? Les essuies-glaces ? Le clignotant ? Le GPS ? Ou même, les plaquettes de freins ? Réponse : des femmes. Plus précisément, et dans l’ordre : Mademoiselle Davy de Cusse élabore le premier prototype de rétroviseur en 1897 ; l’invention des essuies-glaces est attribuée à Mary Anderson en 1903 ; Florence Lawrence invente le clignotant en 1902 (jusqu’à alors, il fallait tendre le bras comme à vélo) ; Gladys West a inventé le GPS dans les années 1970, elle était une mathématicienne afro-américaine et l’une des premières femmes noires à travailler comme programmeuse informatique. Enfin, Bertha Benz invente les plaquettes de freins en 1888. Les femmes et le milieu automobile, c’est une longue histoire. Pourtant, quand on pense voiture, mécanique auto… : on pense rarement à elles.

On pourrait aussi citer des pilotes : d’Odette Siko (première femme à avoir participer aux 24h du Mans) à Dorothy Levitt (surnommée « la femme la plus rapide du monde ») en passant par Michèle Mouton (pilote de rallye française). Pourtant, les métiers liés à l’automobile, qu’ils soient en ingénierie, en mécanique ou en conduite, sont majoritairement masculins. D’après l‘Association nationale pour la formation automobile, en 2025, le secteur automobile ne comptait que 23 % de femmes, tous métiers confondus, soit 110.000 femmes salariées sur un total de 480.000. 

Le constat est le même depuis des années : les filières technologiques de l’enseignement supérieur comptent très peu de filles. Quand celles-ci s’engagent dans des études scientifiques, c’est souvent pour se tourner vers le domaine médical ou paramédical, ou encore pour devenir vétérinaire, soit une fonction de care. En parallèle, les femmes ne représentaient que 24 % des diplômé-es dans les spécialisations liées à l’ingénierie et l’industrie en 2021. Selon l‘enquête 2023 Gender Scan menée par le cabinet Global Contact sur la mixité de genre chez les étudiant-es dans la tech et le numérique, la proportion de femmes diplômées de les filières STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) en France est en baisse de 6 %, alors que la tendance européenne montre par contraste une augmentation de 19 %. Parmi les raisons avancées, les biais sexistes seraient largement responsables. Ainsi, 1 étudiante sur 3, en STIM ou en numérique, interrogée dans le cadre de cette enquête, indique avoir été découragée de faire ce choix d’études par ses proches ou ses enseignants, en raison de son genre.

Les Speed Sisters, sont la première équipe de femmes de courses automobiles au Moyen Orient. Palestiniennes, elles pratiquaient la course automobile dans les territoires occupés de Cisjordinanie et ont raconté leur histoire dans un documentaire sorti en 2015.
Les Speed Sisters, première équipe de femmes de courses automobiles au Moyen-Orient. Palestiniennes, elles ont pratiqué la course automobile dans les territoires occupés de Cisjordanie et ont raconté leur histoire dans un documentaire sorti en 2015, disponible sur Netflix.

C’était mon premier atelier méca, et je le referai sans hésiter ! Ça permet d’avoir des bases, de se sentir moins neu-neu. Je sais changer une roue maintenant, et rien que ça, je me sens plus à l’aise avec ma voiture… Et puis la non-mixité de ces ateliers est une plus-value.

Violette

À 32 ans, Violette vient de réaliser son premier stage de mécanique auto avec l’association finistérienne La Dérouillée. Elle nous explique être venue pour faire sa vidange : « Par flemme et facilité, j’étais à deux doigts d’appeler un garage pour qu’ils s’en chargent, mais ma cousine m’a chopé une place à la dernière minute pour ce stage, alors me voilà ! » Une fois sa vidange terminée, elle estime que c’était plutôt simple, dans la mesure où elle n’était pas seule mais accompagnée. « Je suis arrivée ici avec un niveau zéro en mécanique, et je n’ai pas trouvé que les étapes étaient compliquées. Mais je ne me lancerai pas seule là-dedans pour autant. C’est quand même plus sympa à plusieurs ! Et puis il faut un peu de matos aussi… » Pour elle, comme pour les autres participantes présentes ce jour-là sur la presqu’île de Crozon, la non-mixité est un vrai plus. Elle permet de faire taire ses propres biais patriarcaux, comme en témoigne de nouveau Violette : « Quand j’y pense, j’avais en tête des copains qui pouvaient peut-être m’aider pour ma vidange. Mais je n’avais pas envie de leur demander. Sauf que, quand j’ai dit autour de moi que j’allais participer à ce stage pour apprendre à faire ma vidange, plusieurs de mes copines m’ont dit “mais on sait faire, on aurait pu te montrer !” Et je me suis dit, « quelle débile je fais ! » Je n’y ai même pas pensé ! La force de nos préjugés internes, quand même… » Un constat que fait aussi Chantal, la trentaine : « Si l’atelier avait été en totale mixité, j’aurais voulu avoir l’air intéressante, je n’aurais pas posé autant de questions que je l’ai fait aujourd’hui. J’aurais voulu me sentir validée aux yeux des mecs, et qu’on ne me prenne pas pour quelqu’un de bête. Même en ayant à faire à des hommes qui font attention, qui ne prennent pas trop de place, j’ai moi aussi mes propres biais et j’ai tendance à les mettre dans la posture du « sachant » par défaut, surtout dans le cadre d’un domaine très masculin comme celui-là », admet-elle. À ses côtés, son amie Bleuenn opine : « Je ne pense pas non plus que je serai venue à ce stage s’il avait été en mixité. » Contrairement à Violette et Chantal, cette autre participante a plus d’expérience en mécanique, et savait déjà faire une vidange avant de venir à l’atelier. « J’ai une nouvelle voiture et je n’ai pas pris le temps de regarder un peu sous le capot. Le faire à plusieurs est quand même bien plus sympa, et puis je veux intégrer l’équipe encadrante de la Dérouillée aussi, d’où ma présence ici aujourd’hui ».

Si l’atelier avait été en totale mixité, je n’aurais pas posé autant de questions que je l’ai fait aujourd’hui et j’aurais voulu me sentir validée aux yeux des mecs présents. J’ai tendance à les mettre dans la posture du « sachant » par défaut, surtout dans un domaine très masculin comme la mécanique.

Chantal, participante

En février dernier, lors de l'atelier vidange organisé par la Dérouillée, sur la presqu'île de Crozon. © Sarah Andres / Lisbeth
Lors de l'atelier vidange organisé par la Dérouillée, sur la presqu'île de Crozon. © Sarah Andres / Lisbeth
En février dernier, lors de l’atelier vidange organisé par la Dérouillée, sur la presqu’île de Crozon. © Sarah Andres / Lisbeth

Des ateliers très vite complets

La Dérouillée est née à l’été 2025, dans la ville de Douarnenez (Finistère). Aujourd’hui, l’équipe d’organisation compte huit personnes, contre trois à ses tous débuts. Parmi les encadrantes présentes ce jour-là, Élie et Manon expliquent : « On a d’abord fait une journée très informelle, entre potes. On a bricolé toute la journée, à l’issue de laquelle on s’est dit qu’on trouvait ça super et qu’on voulait le proposer aux amies de nos amies… Et puis on a créé l’association, car sur le long terme, ça peut avoir un intérêt si on a besoin de plus de sous, si on veut financer des investissements par exemple… » À 30 ans, Manon raconte avoir commencé à s’initier à la mécanique à travers le milieu marin et les bateaux. « Je n’étais pas du tout bricoleuse avant, et puis je suis partie naviguer et j’ai dû me former pour savoir entretenir mon moteur de bateau. J’ai aimé la méca, et j’ai voulu en apprendre davantage. » La jeune femme suit ensuite une formation en ligne à distance et réalise plusieurs stages en entreprise. « À l’issue de ma formation, j’ai passé l’examen en candidate libre. Et en arrivant à Douarnenez, j’ai rencontré d’autres personnes qui avaient cette volonté de faire de la mécanique en-dehors des circuits habituels. Ceux-ci sont assez excluants et c’est dur d’y rentrer quand tu n’es pas un homme cis ou que tu n’as pas toujours baigné là-dedans, que c’est pas ton boulot… » À ses côtés, Élie a le même âge et les mêmes motivations. « J’ai été initiée à la mécanique assez jeune, car mon papa fait de la mécanique en amateur depuis très longtemps. C’est une de mes grandes passions de démonter des trucs et de comprendre comment ça marche. Et puis je considère aussi que, si j’ai pu accéder à ces compétences-là, c’est parce que mon papa me prenait alors pour un mec cis, et qu’il a bien voulu me les transmettre. C’est un plaisir pour moi de pouvoir les transmettre à mon tour, surtout auprès de meufs ou de personnes en général qui n’ont pas eu accès à ça. »

Nous ne sommes par sur les réseaux sociaux et on n’a pas de site web. La Dérouillée ne fonctionne qu’au bouche-à-oreille, car nos ateliers se remplissent déjà super vite de cette manière. Si on était huit meufs suffisamment sereines pour animer un atelier vidange, on pourrait en faire plus.

Manon

Élie et Manon confient avoir le sentiment de répondre à une demande très forte sur le territoire finistérien. Si elles ne tiennent pas de registre, elles dénombrent qu’environ une quarantaine de personnes ont pris part aux ateliers organisés depuis moins d’un an, à raison d’un atelier tous les deux mois. « Sur notre groupe Signal, on a 150 personnes, et sur la mailing list, une cinquantaine ». Manon poursuit : « Si on était huit meufs suffisamment sereines pour animer un atelier vidange, on pourrait en faire plus, car on sur une journée entière avec dix participantes, il suffit qu’on soit seulement deux ou trois encadrantes ». Les ateliers vidanges sont limités à douze places, et six ou sept maximum pour les ateliers freins. « La vidange, si Élie et moi on s’y met, en trente minutes c’est réglé. Donc même dans un cas de figure où on accumulerait beaucoup de retard sur une journée, on pourra quand même s’en sortir. Alors que pour les freins, ça peut être plus chiant, donc on réduit le nombre de places pour avoir un maximum de souplesse ».

Atelier vidange dans le Finistère, avec la Dérouillée. © Sarah Andres / Lisbeth
Atelier vidange dans le Finistère, avec la Dérouillée. © Sarah Andres / Lisbeth
Changement de roue et vidange dans le Finistère, avec la Dérouillée. © Sarah Andres / Lisbeth

« Se lancer seule en méca, c’est flippant »

On aimerait bien élargir et ne pas toucher que des personnes issues de nos réseaux militants. On voudrait faire venir des personnes issues d’autres cercles sociaux, d’autres horizons, notamment des personnes précaires et isolées. Ce sont des personnes qui ont encore moins accès à toutes ces compétences-là, alors même qu’elles dépendent encore plus que nous de leur voiture.

Élie

Pour Manon, l’intérêt de la Dérouillée est aussi dans la dédiabolisation de la voiture : « Quand t’es une meuf et que tu arrives dans un garage, tu es dépossédée de ta capacité de décision et de gestion sur ta voiture. Avec nos ateliers, on veut que les meufs se rendent compte qu’elles peuvent comprendre ce qu’il se passe dans leur voiture, résoudre les problèmes dessus… Ça leur rend du pouvoir. La voiture est un poste de dépense énorme dans un budget, c’est important que ce type d’ateliers se développe ». Aussi, Manon pointe que de nombreux espaces solidaires de mécanique auto existent dans le coin, en mixité. « On tient à la non-mixité aussi pour ça, car il semble y avoir un réel besoin auquel on répond. » Après la vidange, est aussi prévu une session changement de roue ! Selon un sondage réalisé en 2022, près de 60 % des Français-es ne sauraient pas changer une roue. Pour Élie, il s’agit d’un vrai enjeu de sécurité : « Je trouve ça aberrant que la moitié de la population ne sache pas changer une roue. C’est une situation qui peut arriver à n’importe qui, de se retrouver en bord de route après crevaison. On devrait apprendre ça au permis, ça me choque que ce soit pas le cas ».

La force de ces ateliers tient non seulement à sa non-mixité, comme partagée plus haut par les intervenantes que nous avons interrogées, mais aussi par son aspect collectif et solidaire. Comme l’affirme Manon : « Se lancer seule en méca, c’est flippant. Et galérer seule en méca, c’est vraiment dur. C’est déprimant, t’as peur de casser… En plus, en tant que meufs, on nous a vachement appris à ne pas nous faire confiance, à se dire qu’on est nulles, qu’on ne va pas y arriver. Et ce domaine-là, très masculin, nous pousse encore plus là-dedans. Le fait d’être entourée est vraiment important et à la fin des ateliers, la plupart des personnes nous disent qu’elles sont fières d’elles ». Le déroulé des journées est assez simple et débute par un tour de table autour d’un café. « Les gens sont mal à l’aise au début, mais ça se dissipe très vite ! » S’ensuit une explication théorique de 30 minutes sur le fonctionnement d’un moteur. « Ça reste basique, mais ça permet de comprendre un peu comment ça fonctionne ». Puis les participantes se séparent en binôme ou trinôme sur les voitures, et c’est parti ! « Personne n’est chacun dans son coin sur sa voiture ! On fonctionne par petits groupes. Et nous, les personnes formées, on circule pour voir si tout se passe bien, répondre aux questions, mais on ne fait rien ! On ne fait que superviser, elles font toutes seules ». À la fin, un bilan de la journée est effectué, et les organisatrices rappellent que le tarif est à prix libre et conscient. « Y en a sûrement certaines qui ne se sentiront pas de le refaire seules chez elles, mais elles auront gagné en confiance, et elles rentrent toutes avec la certitude qu’elles ont été capables de le faire une fois. Rien que ça, pour la confiance, c’est assez puissant. »

On a de supers retours à chaque fois, et c’est hyper valorisant pour nous ! On pourrait se dire que ce qu’on fait est redondant, car on fait des vidanges presque à chaque fois, mais en fait, voir des personnes ravies, qui s’extasient de comprendre des choses, ça me fait trop du bien et je me sens utile.

Manon

Le prix libre des ateliers leur sert à acheter du matériel et à défrayer l’essence des bénévoles qui encadrent les ateliers.

Le stand des Déculassé-es lors du festival Les Résistantes, en Normandie en août 2025. © Sarah Andres / Lisbeth
Le stand des Déculassé-es lors du festival Les Résistantes, en Normandie en août 2025. © Sarah Andres / Lisbeth

Les Déculassé-es : des ateliers méca partout en France

Ce sont des motivations féministes qui ont conduit à la création de l’association. Mais plus largement, on défend aussi la réparation des véhicules plutôt que leur remplacement par du neuf, l’émancipation technique plutôt que la dépendance à l’ingénierie, et on porte une critique sur l’industrie automobile et son extractivisme, car elle joue un rôle important dans la pollution minière.

Sarah, de l’association Les Déculassé-es, dans l’Hérault

Les ateliers de mécanique féministe ne sont pas nouveau et ont le vent en poupe depuis quelques années. L’une des associations les plus connues en France, « Les Déculassé-es », a été créée il y a cinq ans et compte deux salarié-es à temps partiel et une quinzaine de bénévoles actif-ves. Si l’association est basée dans l’Hérault, ses membres parcourent régulièrement la France. Sarah, 34 ans, fait partie des fondatrices. La mécanicienne explique : « L’immobilier est très cher dans l’Hérault, donc on organise les ateliers d’initiation à la mécanique sur un terrain mis à disposition par une maraichère au nord de Montpellier et on loue juste un bureau et un espace de stockage dans une coopérative qui s’appelle La Tendresse ». Le budget total des Déculassé-es est estimé à 50 000 € par an, dont 25 % est pris en charge par les subventions. « Au total, on fait entre 40 à 50 ateliers d’initiation à la mécanique par an. Mais on fait beaucoup d’autres choses, comme des animations pour des évènements, notamment dans l’espace public. » Les Déculassé-es proposent aussi des sessions réparations à destination de ses adhérent-es, un jour par semaine. « L’objectif, c’est de développer progressivement les réparations et donc nous former pour pouvoir accueillir des personnes en stage et en alternance », développe Sarah. « On propose aussi des formations intensives sur une semaine entière. En gros, la semaine est consacrée à une thématique précise, et c’est dédié à des personnes qui souhaitent se lancer en formation mais qui ont besoin d’essayer d’abord et de prendre confiance. » Aussi, l’association est très mobile. Les Déculassé-es réalisent depuis peu les « Escales Cambouis », soit des journées itinérantes de mécanique dans différentes villes de l’Hérault et aux alentours de Montpellier. « On le fait en partenariat avec des associations de quartier et d’action sociale. L’idée, c’est de se déplacer sur une journée complète et de proposer une permanence de conseils ainsi qu’un mini atelier d’initiation ». Le but des Escales Cambouis : élargir l’accès des ateliers mécaniques aux personnes à faibles revenus, sans solution de réparation, et/ou rencontrant des difficultés d’accès à des conseils fiables ou faisant face à du sexisme dans le milieu de la mécanique, ainsi que des personnes socialement ou géographiquement isolées (notamment en zones rurales) ou souhaitant passer le permis et acquérir un véhicule. Enfin, Les Déculassé-es se déplacent souvent sur des événements militants. « On recevait beaucoup de demandes pour venir animer des ateliers dans d’autres régions, et quand on a commencé à être une bonne équipe, on s’est lancé. »

Depuis deux ans, on fait entre 3 et 5 tournées par an sur toute la France. C’est intense et ça demande une certaine organisation, car il faut gérer l’hébergement, la logistique… Mais ça fait vraiment sens pour nous. En se déplaçant dans d’autres régions, on veut aussi provoquer une petite impulsion pour que d’autres collectifs se montent ailleurs. Et ça porte ses fruits !

Sarah, de l’association Les Déculassé-es, dans l’Hérault

Aujourd’hui, l’association héraultaise souhaite surtout consolider ses activités, notamment les Escales Cambouis et les ateliers de réparation. Cette ambition de voir grand et sur le long-terme nourrit aussi la Dérouillée. Manon l’affirme : « Si on rêve très loin et très grand, un jour, la Dérouillée pourrait être un vrai garage, avec des stagiaires et des salariées ! Ça serait fou, mais je trouve que c’est un bel objectif ».

Pour contacter la Dérouillée : laderouillee29@proton.me