Le jour où j’ai appris qu’un festival lesbien se tiendrai dans mon village, à Vicq-sur-Gartempe, je suis tombée des nues. Et en effet, j’ai jamais vu autant de lesbiennes dans ce bled ! Aujourd’hui, toutes mes copines y vont et il y a de toutes les générations. C’est hyper enrichissant.
Marie, bénévole au Lezart
Le Lezart festival a vu le jour en août 2020. Sandra et Cinthia sont ses deux fondatrices, que nous avions déjà interviewées il y a quelques années. Pour la deuxième année consécutive, nous avons eu la chance de faire partie des stands associatifs représentés sur ce festival lesbien et féministe, unique en Europe. Irène et Marine sont deux festivalières originaires du Morbihan en Bretagne, et c’est la troisième fois qu’elles s’y rendent : « C’est une bulle hors du temps ici, une ambiance qui n’existe nulle part ailleurs. La première fois qu’on est venues, j’ai vécu une telle expérience corporelle… Par la suite, j’avais la sensation de ne plus occuper l’espace public de la même manière. J’avais réussi à garder cette sensation de sécurité partout où je me trouvais. Alors forcément, ça donne envie de revenir… » Marine renchérit : « Quand on a des moments difficiles dans l’année, on se remonte le moral en se disant que cet été, on ira au Lezart. C’est un peu notre nouvel an. » Un « nouvel an » lesbien et estival qui se veut le plus accessible possible. Lucie est originaire de l’Eure en Normandie, et c’est la deuxième fois qu’elle se rend au Lezart, en fauteuil roulant. « J’ai été contente de ma première expérience l’an dernier et j’ai eu envie de revenir ». Elle nous confie s’y sentir « comme chez elle » : « C’est agréable d’être dans un environnement avec des personnes qui te ressemblent. Côté PMR, il y a bien sûr toujours des choses à améliorer, mais pour un petit festival, porté à bout de bras par deux personnes, je trouve que niveau accessibilité c’est franchement pas mal, voire mieux que dans des espaces où il y a plus de moyens… »

© Cloé Ferri pour le Lezart

Un boulot monstrueux…
Quand ça ne nous amusera plus, on arrêtera. Mais l’année dernière, on a pris conscience que ce festival est attendu et que les gens y tiennent. Je pense que pour beaucoup, ça leur offre une bulle d’air dans un contexte politique assez atroce.
Sandra, co-fondatrice du Lezart
De fait, derrière les trois jours de festival, les 3 000 festivalièr·es, la centaine de bénévoles à gérer, les dizaines d’artistes à booker… Il y a Cinthia et Sandra, qui font tout de A à Z, en en tant que conductrice de car pour la première, et d’un mandat de conseillère municipale pour la seconde.« Jusqu’à l’année dernière, on était bénévoles toutes les deux. Depuis cette année, je suis enfin salariée, car j’y passe quand même ma vie ! Et Cinthia a repris un boulot car on ne s’en sortait pas financièrement… », confie Sandra. L’objectif du Lezart ? Mettre en avant « les arts » (d’où le nom du festival) queers et lesbiens (musique, photo, peinture, créations en tous genres…)
Cette aventure commence en 2020, après le premier confinement. À l’époque, elles vivent à Amboise dans la vallée de la Loire, où Cinthia travaille dans l’hôtellerie et Sandra comme tailleuse de pierres. « Dans notre entourage, on avait pas mal de musiciens, et on a eu envie d’organiser une petite scène musicale. J’ai appelé un pote qui vivait ici, à Vicq-sur-Gartempe, et on a lancé sans le savoir la première édition de ce festival, qui comptait 90 personnes en tout. Ça a eu un tel succès qu’on s’est dit qu’on allait le refaire. » Entre-temps, Sandra et Cinthia ont vendu leur maison. « On vivait alors dans un camping-car et on est venues se poser à Vicq. » Les éditions du Lezart s’enchaînent, et puis, au fil des ans, le festival prend une autre ampleur. « Les artistes programmé·es commencent à venir de l’extérieur de notre cercle proche, et sont de plus en plus des professionnel·les. Ça change les choses, car nous n’avions alors aucune structure. Là, il fallait recevoir les maisons de production, des artistes, gérer des cahiers des charges techniques… »
On est passé de 90 personnes la première année, à 700 à la troisième ! Puis, chaque année, on a doublé la jauge. Depuis, ça ne cesse de grandir. Les premières années, le weekend nous revenait à moins de 100 euros. Il n’y a pas de juste milieu dans l’événementiel. Soit tu restes amateur et tu fais des fêtes à moindres frais, soit tu accueilles du public, et là, il faut répondre aux législations, donc on change totalement de registre.
Sandra
L’an passé, la jauge maximale était de 2 000 personnes, et elle a été atteinte. Cette année, elle a été augmentée à 2 500-3 000 personnes, qui sera son maximum définitif. « On veut à tout prix préserver l’aspect intimiste du festival. Donc on ne veut pas aller plus haut. » Pour autant, l’augmentation de la jauge était nécessaire pour faire face au coût faramineux d’un tel événement. Ces jauges sont fixées largement en avance, afin d’établir le prévisionnel. « Que ce soit la sécurité, les chiottes, les douches, la bouffe… Tout découle de cette jauge. C’est pour ça qu’on ne fait pas de vente de billets sur place, car on ne veut aucun raté ! » À cela, il faut ajouter la jauge des bénévoles, ainsi que celles des membres de la sécurité, des exposant·es ou encore des artistes. Que ce soit l’accueil du public, la gestion des toilettes sèches ou encore les stands de boissons : au total, le festival compte 22 postes bénévoles, pourvus par 150 personnes. À cela s’ajoutent 60 bénévoles pour le montage en amont de l’événement et une quarantaine pour le démontage. Enfin, quelques dizaines de personnes sont salariées. « On embauche 25 personnes sur 10 jours. Elles sont aux postes de sécurité, de prévention et de technique. » Depuis cette année, le festival rémunère aussi des interprètes LSF pour traduire certains concerts par exemple. « Aucun événement ne peut se targuer d’être inclusif et safe à 100%, mais le but c’est d’y tendre le plus possible, sans oublier personne dans la bataille, comme les personnes handicapées, qui sont une minorité dans les minorités. »

… et un cahier des charges conséquent
D’un point de vue administratif et juridique, on est logées à la même enseigne qu’un festival de 10.000 personnes. On a des aides ponctuelles mais pas de financiers derrière nous. Le Lezart est un festival indépendant, et ça requiert des sacrifices d’ordre privé assez conséquents pour nous.
Sandra
Chaque édition du Lezart nécessite une année entière de préparation. L’édition 2027 a même commencé à être préparée avant que l’édition 2026 n’ait lieu. « Les gens ne voient que 1 % du travail. Pour que ce festival ait lieu, on a d’abord fait le choix de venir vivre dans un milieu rural qu’on ne connaissait pas. Pour nous, ça faisait sens. On ne se voyait pas lutter pour l’inclusivité des personnes LGBTQIA+ en milieu rural depuis une ville comme Amboise. » Sandra est d’ailleurs devenue conseillère municipale de la commune, pour favoriser ces thématiques. « J’étais en réunion à la mairie jusqu’à minuit hier soir. Il faut que les gens comprennent qu’on est pas une bande de potes qui lance un festival comme ça, chaque année. Ça ne pourrait pas marcher comme ça. On reçoit du public, donc les procédés pour faire un festival sont très cadrés. Pareil, on négocie avec des sociétés de production pour faire venir des artistes, et j’ai dû apprendre tellement de choses sur le tas... » Autant dire que ce n’est pas donné à tous les couples de se lancer dans une telle aventure ! « Il faut être complémentaires pour que ça marche. Cinthia gère super bien l’aspect bénévoles, l’administratif et l’accueil. Moi, je suis directrice technique, artistique et je m’occupe du digital. On a chacune nos tâches bien définies et on n’empiète surtout pas sur nos plates-bandes respectives. Sans ça, tu vas droit au clash. »
L’édition 2025 du Lezart a coûté 195 000 € au total. Parmi les frais les plus importants, on compte l’intervention des artistes, qui représente environ 45 000 €, « sans compter le personnel qui gère le son et la scène », ou encore le pôle électricité, soit 30 000 €. À cela s’ajoutent les frais liés à la Sacem, le transport des artistes et de leurs équipes, ainsi que leur hébergement « dans des hôtels 3 étoiles avec chambres individuelles, car c’est ce qui est requis dans les contrats, ce qu’on appelle les « riders artistiques » ». Sandra précise : « Sur scène, ils sont deux ou trois, mais derrière il y a six ou sept personnes en plus, que le public ne voit pas et qui accompagnent les artistes. Il faut loger et nourrir tout ce monde. Et aussi aller les chercher à la gare, payer les billets de train… Dites-vous qu’il n’y a pas un seul cachet d’artiste programmé·e qui soit en-dessous de 5 000 ou 6 000 euros. » Exception faite des artistes indépendant·es qui n’ont pas de grosses structures derrière elleux. « Notre but est aussi de favoriser la visibilité des artistes plus émergent·es, qui parfois ne sont même programmé·es nul part, ne serait-ce que parce qu’iels sont queer. Le Lezart est l’occasion ou jamais de les rendre visibles grâce à l’affluence générée par la programmation d’artistes plus influents… » Et bien sûr, durant la semaine de montage du site du festival, ainsi que la semaine de démontage après l’événement, il faut nourrir et loger les bénévoles, les techniciens, les équipes techniques, la sécurité… « Au total, on est à 10 000 euros de bouffe pour la semaine. C’est pas compliqué, on doit tous remplir nos caddies chaque semaine, donc faites le calcul… »
Dès le mois de mai, je commence à travailler à la prochaine édition, qui est conditionnée à la réussite de la précédente. L’an dernier, on a eu un trou de 35 000 €, qui a pu être comblé par la trésorerie des années passées. Ce creux a en partie été causé par une panne électrique, qui a fait planter les terminaux de paiement. Y a toujours des pépins, mais si on démarre l’édition avec une billetterie au niveau du prévisionnel, j’arrive à dormir !
Sandra
S’améliorer sans cesse
Pour la première fois cette année, le Lezart s’est doté d’un service civique. Pendant 6 mois, MJ, 23 ans, a travaillé à la mise en place du protocole de lutte contre les VHSS (violences et harcèlements sexuels et sexistes) et contre les discriminations. « J’ai aussi assuré le suivi des bénévoles, mis en place la formation à destination des élu·es de la commune et des agent·es municipaux pour mieux comprendre et accompagner les LGBTQIA+ en milieu rural. » En master d’études de genres à Lyon, MJ venait depuis 5 ans au Lezart, en tant que bénévole. Il est tombé des nues en découvrant l’envers du décor de ce festival. « Je me doutais que la charge de travail était gigantesque. Elles sont deux, et quand on voit le nombre de postes à assurer au sein de l’organisation d’un festival… C’est juste titanesque. » Surtout qu’il faut jongler, beaucoup. « Ça reste le plus impressionnant. Elles passent 10 minutes sur tel sujet, ensuite il y a un mail qui tombe donc il faut gérer tel truc qui n’a rien à voir, puis enchaîner sur autre chose… J’ai vu à quel point ça pèse sur elles, toute l’année. Il y a tant à penser en permanence, toujours des imprévus qui tombent… C’est pour ça qu’il faut soutenir ce genre d’initiatives. Elles se donnent à fond et ont toujours la volonté de bien faire et de s’améliorer malgré les contraintes. » Et parce qu’un projet d’une telle ampleur rencontre forcément des problèmes, le Lezart a à cœur de tirer les leçons de l’édition passée pour la suivante. « L’an dernier, on nous a fait remonter des problèmes de racisme, notamment de micro-agressions. Il a fallu qu’on enquête et qu’on s’entoure de personnes ressources sur ce sujet. »
On sait qu’il y a généralement très peu de personnes à recadrer au Lezart. Et j’ai le sentiment que, quand il y a des remises en question à faire, les gens le font très facilement ici. C’est une ambiance qu’on retrouve peu ailleurs…
Lisa, de StopFisha
Depuis 2025, le Lezart s’est doté d’une charte, affichée à l’entrée du festival et sur les réseaux sociaux, consultable par tout·es (public, prestataires, artistes, bénévoles…), et qui liste l’ensemble des comportements pour lesquels le festival a une tolérance zéro, tels que les actes discriminatoires ou encore les agressions sexuelles. Cette année, les associations StopFisha, Exqtas-e et SOS Racisme constituaient « l’espace ressources » du festival. Ces associations sont d’abord intervenues en amont de l’événement pour dispenser des formations aux équipes et aux bénévoles du Lezart, puis sur les trois jours du festival, où elles ont tenu un espace d’écoute et d’accueil. « C’est super important de ne pas fermer les yeux sur ces sujets », explique Sandra. « Chaque année, on s’entoure d’organisations dédiées. Nous-mêmes, on progresse en même temps que le festival ! » De son côté, Lisa du collectif StopFisha affirme : « Ce dispositif existe maintenant depuis deux ans et ça se passe très bien. On a beaucoup réfléchi sur l’accessibilité du festival, la réduction des risques et la prise en charge des victimes. » StopFisha est une association dédiée à la lutte contre les cyberviolences sexistes et sexuelles qui intervient sur de nombreux événements partout en France. « Il y a encore dix ans, les safe team n’existaient pas ou peu dans les festivals. Aujourd’hui, ça se fait de plus en plus, mais dans la plupart des événements où l’on intervient, ces équipes chargées de veiller à la lutte contre les agressions sexuelles et les comportements sexistes ne sont que de la poudre aux yeux. On n’a peu de moyens, et on a surtout l’impression d’être là car les festivals veulent se donner bonne conscience. Ce n’est pas le cas du Lezart. C’est vraiment un festival engagé qui veut bien faire les choses. Tous les bénévoles sont formés à la réduction des risques, à la prise en charge des victimes et à la sécurité. Vraiment, tout le monde devrait prendre exemple sur le Lezart là-dessus… »

On est aidé·es par les gens du village, par le comité des fêtes, le maire… Ils sont hétéros mais ils sont avec nous. Leur présence est nécessaire, surtout si on veut aborder l’enjeu de la présence LGBTIA+ dans les zones rurales d’un point de vue politique. On a besoin des élu·es locaux ! Et puis ça fait du bien, de recevoir leur soutien, dans une époque où tout se polarise…
Marie, bénévole au Lezart
En attendant l’édition 2027, ……..