Mon parcours de déconstruction est semé d’embûches et de doutes. Car s’éloigner de son milieu d’origine, c’est ne plus savoir grand-chose de soi-même. Jour après jour, on constate à quel point cheminer idéologiquement revient à se perdre, à errer entre des mondes qui ne nous ressemblent jamais vraiment. (…) Trouver sa place en dépit de son milieu est une tâche démesurée.
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar
À 41 ans, Maylis Adhémar est écrivaine. Son premier roman « Bénie soit Sixtine » est paru en 2020 et a été adapté au cinéma. Il raconte l’histoire de Sixtine, fervente catholique qui épouse Pierre-Louis, un catholique intégriste membre d’un groupuscule d’extrême droite. Très vite, Sixtine déchante dans sa nouvelle vie, jusqu’à ce qu’un événement tragique la pousse à ouvrir les yeux et à entrevoir une autre vérité. Ce récit, Maylis Adhémar le tire de sa propre trajectoire. Après la sortie de ce roman, les réactions violentes de la part de l’extrême droite ne se sont pas faites attendre. « On m’a traité de traîtresse, de pécheresse. J’ai reçu des messages d’insultes, plusieurs lettres assassines qui disaient que c’était un livre pervers. Il y a eu des critiques dans des journaux d’extrême-droite du même acabit », témoigne l’autrice dans une interview à Télé-Loisirs. Pour Lisbeth, elle confie : « Je m’intéresse au réel, à des voix qui me semblent importantes d’être portées en littérature ». Elle ajoute venir de la ruralité, une dimension très importante pour elle : « Je revendique le fait d’être une rurale, de vivre en ruralité, car c’est une autre façon de voir le monde. »
Ce 5 novembre, son prochain livre (et premier essai) voit le jour. Intitulé « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », Maylis Adhémar laisse de côté la fiction pour raconter, à la première personne, son parcours, son milieu d’origine, sa lente déconstruction jusqu’à sa seconde naissance. Comment, ayant chéri depuis l’enfance des figures allant de Philippe de Villiers à Philippe Pétain en passant par Jean-Marie Le Pen, elle a fini par choisir un chemin opposé. Entretien.

Lisbeth : Qu’est-ce qui t’a poussée à écrire ce livre ?
Maylis Adhémar : « Après la sortie de mon premier roman, « Bénie soit Sixtine », je m’étais dit que ce sujet, les cathos intégristes, l’extrême droite, tout ça, c’était derrière moi. Et puis les législatives anticipées de 2024 ont eu lieu. L’extrême droite a fait un score énorme, et j’entendais plein de personnes dans mon village tenir le discours : « on a jamais essayé » ; « bah moi je l’aime bien, Jordan »… Et j’ai eu peur. Déjà, parce que si, on a déjà essayé. Et surtout, moi j’ai déjà essayé ! J’ai grandi là-dedans, je sais ce que c’est, je sais que ça vaut, l’extrême droite, derrière les discours populistes. Et je n’ai pas envie que nos enfants grandissent dans un monde où l’extrême droite est au pouvoir.
Au début, c’était un mois d’écriture très intense. Quand je me suis relue, je me suis dit que je ne pouvais pas sortir ce texte. C’est un gros gap à franchir. Ça signifie devoir en reparler publiquement, pour la promotion. Me retrouver face à des éditeurs qui vont me questionner sur ce texte, devoir me confronter une nouvelle fois à mes parents, ma famille… Puis, j’ai eu un déclic en parlant avec mes amis. Ils m’ont dit « fonce ! » Je savais que ce livre ne pourrait pas sortir chez Stock, comme mes précédents romans. Il y a désormais une barrière éditoriale depuis que Stock appartient à Bolloré. Mais j’ai eu la chance de tomber sur l’agent d’une copine, qui s’appelait Denis Bourgeois et qui est décédé depuis, et qui a porté ce livre à bouts de bras. Il m’a dit : « Il faut que ce texte sorte, ce sera dans telle maison d’édition, avec des gens qui ont des valeurs et qui vont le porter et le défendre ! » »
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Dans l’épilogue, tu fais le constat que les idées d’extrême droite n’ont jamais été si populaires. Quel regard as-tu sur ton parcours ? Tu étais d’extrême droite à une époque où c’était encore la honte de voter Front national, et tu es devenue de gauche dans une période où voter pour le RN n’a jamais été aussi décomplexé…
« Je me dis que je suis à la ramasse ! (rires) Le territoire où je vis, auparavant, le PS y était très bien implanté. Mais on voit de plus en plus le RN gagner du terrain. Quand je vois le traitement médiatique des manifs lycéennes, des gilets jaunes et tout, je prends la mesure d’à quel point les médias favorisent largement l’engouement pour l’extrême droite. Dans les années 1990, le FN n’était quasiment jamais invité, ou alors comme l’invité honteux qui allait faire scandale, notamment en la personne de Jean-Marie Le Pen… Les médias ont une responsabilité énorme dans le score du RN aujourd’hui. C’est assez perturbant je dois dire, de me rendre compte que si j’étais restée d’extrême droite, j’aurais beaucoup de portes qui s’ouvriraient à moi, bien plus qu’aujourd’hui. Dans l’édition, le journalisme… Je n’ai clairement pas choisi la facilité en devenant de gauche ! »
En plus des prières du matin, midi et soir, assorties de la messe quotidienne et d’un chapelet à égrener en bonne et due forme (cinq « Notre Père », cinquante « Je vous salue Marie »), les camps d’été sont aussi le laboratoire de notre formation politique. (…) On y est naturellement royalistes et on chante à plein poumons des refrains en l’honneur des Vendéens et des chouans qui luttèrent après 1789 contre la République. On entonne aussi régulièrement « Maréchal nous voilà », l’hymne du bienheureux Philippe Pétain, le « véritable sauveur de la France ».
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar

Dans ton livre, tu dis aussi que tu penses avoir toujours été de gauche ? Tu as pris ce que tu voulais, là où tu pouvais, et tu t’en es fait ta propre interprétation, comme avec les livres de l’écrivain monarchiste Jean Raspail, icône de l’extrême droite, dont les romans peuplaient la bibliothèque familiale de ton enfance et que tu as dévoré à l’adolescence.
« Avec le recul, je prends conscience que j’ai toujours eu en moi des ferments d’humanisme, de gauche et de féminisme. J’ai toujours été dérangée par la place attribuée aux femmes dans mon milieu d’origine. J’étais très « garçon manqué », et je voulais être le garçon de la famille. C’était une façon pour moi d’échapper au destin promis aux filles. Dans ma famille, c’était plutôt accepté, mais je sais que ça ne l’aurait pas été dans l’autre sens, si j’avais été un garçon qui avait voulu se féminiser, par exemple. Je trouve que ça se voit très tôt, chez les enfants. Ceux qui ont plus une tendance à l’altruisme, ceux qui sont plus individualistes, tout ça en dépit de leurs familles souvent !
Aussi, j’ai toujours eu un grand refus de l’autorité en moi. Je crois que c’est intrinsèque à ma personnalité. Paradoxalement, j’y ai trouvé des échos dans les livres de Jean Raspail. Je n’avais que ça à ma disposition en grandissant, alors je suis allée chercher tout ce qui pouvait nourrir mon désir de ruer dans les brancards ! Je suis intimement convaincue qu’on peut trouver des chemins d’émancipation partout, y compris dans la Bible. Dans la vie des Saints, ou même celle de Jésus, que l’on peut voir comme un révolutionnaire, par exemple… »
Le fossé qui sépare mes parents des autres familles nombreuses tradi-intégristes n’est pas seulement une histoire de compte en banque moins rempli, de collier de perles et de chaussures bateau de marque que nous ne possédons pas. Notre famille est différente. Chez nous la porte est ouverte sur la campagne. Malgré leurs idées, mes parents accueillent paradoxalement avec le même sourire les petites voisines aux prénoms américains tirés de Télé 7 jours, le couple homosexuel au gentil chien ou le collègue anarchiste espagnol.
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar

Parmi les nombreuses raisons que tu avances sur ce qui a fait que toi, et tes trois sœurs, ayez bifurqué de votre milieu politique d’origine, il y a le fait que vous ayez grandi en milieu rural ou encore que vous ayez fréquenté l’école publique…
« L’influence liée à la mise en contact avec les autres enfants non-issus des milieux intégristes est énorme. Surtout à cette époque, car nous n’entendions pas des propos racistes dans la cour, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mes sœurs et moi étions en contact avec des gens qui ne pensaient pas comme nous. C’était des gens qu’on trouvait sympa, alors qu’ils avaient d’autres valeurs… Ce fut une première brèche.
La ruralité permet ça, aussi. Dans les grandes villes, il y a plus de diversité, mais les gens restent entre eux, fonctionnent davantage en bulles. Je le sais car j’ai vécu en ville, et je le vois bien avec toutes mes amies qui vivent en milieu urbain. Les citadins parlent moins aux gens qui ne leur ressemblent pas et restent davantage dans leurs cercles. À la campagne, tu ne peux pas faire ça.
Dans le village où j’ai grandi, surtout dans les années 1990, il y avait une étonnante liberté de mouvement, d’être dans la nature. Mes parents ne savaient pas où j’étais après l’école, on allait dans les bois, on construisait des cabanes… Ce goût de la liberté préfigure le fait de vouloir « tracer sa route ». Quand on a gouté à cette liberté là, on a plus de mal avec le carcan d’un parti ou d’un mouvement religieux qui impose de se lever à telle heure, de faire la prière à telle heure… Aujourd’hui les gens laissent moins leurs enfants gambader. Il y a désormais une peur de l’extérieur qu’on n’avait pas à l’époque.
Je crois que je suis tombée à la bonne époque, pour bifurquer. Mon fils ainé à 10 ans et quand il rentre de l’école, il me dit : « Maman, untel a dit des trucs racistes ». Si j’avais eu son âge, aujourd’hui, j’aurais trouvé à l’école un écho à tout ce que j’entendais chez moi. On aurait regardé CNews, j’aurais suivi le collectif identitaire Némésis sur les réseaux sociaux, et je serais peut-être même devenue l’une des leurs. C’est mille fois plus difficile pour les jeunes d’aujourd’hui qui grandissent dans des familles d’extrême droite d’échapper à ce milieu.
Pour autant, il reste une part de mystère sur la raison pour laquelle j’ai bifurqué. Pour moi, toutes ces raisons ne sont pas suffisantes pour expliquer mon basculement, surtout qu’il a aussi concerné mes sœurs. C’est très rare qu’une fratrie entière bascule. Il peut y avoir un enfant, qui devient le mouton noir de sa famille, mais toute la sororie, c’est peu commun. C’est tellement plus simple et plus confortable de rester dans ces milieux intégristes. »
La question du juif me taraude depuis longtemps. Depuis le jour où j’ai appris qu’on pouvait tenir « La France juive » d’Édouard Drumont entre les mains et avoir du sang juif dans les veines. Ma grand-mère Nicole a porté l’étoile jaune. Son frère rescapé a souffert toute sa vie des conséquences de son internement en camp de concentration. Et dans mon arbre généalogique, combien d’hommes et de femmes de cette lignée furent victimes en Europe des lois anti-juives et des pogroms qui s’égrenèrent au fil de l’histoire ?
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar
Est-ce que ton héritage juif a pu rentrer en compte, d’une manière ou d’une autre, dans ce basculement ? Dans ton livre, tu racontes le tabou familial autour de cette origine, puis comment tu te l’appropries…
« Quand j’étais enfant, je voyais les juifs comme des ennemis. C’est ce qu’on m’avait toujours appris. Quand j’ai découvert mes origines, c’était impensable pour moi ! Ça a été très perturbant. J’ai d’ailleurs intitulé ce chapitre « Le combat contre les juifs et contre soi-même. » Car comment faire quand l’ennemi désigné est aussi un peu de soi ? Bien sûr, ça vient faire écho à l’affaire récente de Bardella. J’ai l’impression que les gens s’en foutent, et plus globalement, qu’on est arrivés dans une ère où plus rien ne compte. Les esprits sont préparés depuis tellement longtemps maintenant à accepter l’inacceptable… C’est terrible, mais je crois que les propos de Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui, passeraient crème. Si on accepte collectivement de blanchir Bardella, c’est qu’on s’en fout. Je pense que c’est aussi lié à la multiplication des infos, il y a une vraie saturation, ce qui donne l’impression que plus rien n’a d’importance car ça sort de tous les côtés, il n’y a plus aucune hiérarchie… »

Dans ton livre, tu parles aussi de ton rapport au monde de la nuit et de la fête. Faire le mur pour aller en boîte de nuit a été ta première révolte. À première vue, on pourrait se dire que c’est un comportement « normal », pour une ado, une passade rebelle contre des parents un peu trop rigides. Mais le monde du dancefloor est hautement politique… La danse, la fête et le monde de la nuit ont souvent servi de refuge et d’exutoire, on pense par exemple aux communautés queer et/ou racisées.
« Avec le recul, je me suis rendue compte que c’était l’élément déclencheur. La nuit, c’est une autre réalité, qui permet d’autres façons d’être. La nuit, on peut se réinventer. On n’est pas la même personne que le jour. La première fois que j’ai été en boîte de nuit et que ma mère l’a découvert, elle m’a dit : « Mais tu as été dans l’antre du diable ! » Sa réaction tenait aussi du mépris social. Le milieu d’où je viens entretient un fort mépris social pour ces lieux de « débauche », et les mœurs qui y sont associées. Quand j’ai commencé à faire le mur pour y aller, ce fut une étape super importante pour l’ado que j’étais, car c’est le moment où j’ai transgressé le tabou. Mon corps a parlé pour moi. À l’époque, je pensais que c’était parce que j’aimais sortir, que j’aimais la fête, je minimisais l’importance que ces moments avaient pour moi, car le fossé franchi était en fait gigantesque !
C’était un endroit interdit, mais aussi un lieu de non-droit. Pour moi, la boîte de nuit c’était pas seulement la fête, c’était un espace qui nous appartenait à nous, les jeunes. Il n’y avait pas d’adultes. Aussi, je crois que là encore, avoir grandi dans un milieu rural a été une chance. En ville, les gens vont dans des bars qui leur ressemblent, alors qu’à la campagne, ce genre de lieux est rare donc si tu veux sortir, tu vas au même endroit que tout le monde. Mais l’avantage, c’est qu’on y trouve aussi une grande mixité sociale. »
Sur cette piste où hommes et femmes se séduisent, il y a aussi des Arabes des quartiers populaires, des Noirs enlacés avec des Blanches enamourées, des Blancs tenant la main de femmes noires ou métisses. Je fais la fête avec mes ennemis désignés. Ma première révolte est celle de la boîte de nuit. Et elle ouvre une brèche.
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar
« Quand je vivais en ville, je ne fréquentais que des gens qui me ressemblaient. Depuis que je suis revenue à la campagne, je fréquente plein de gens différents, on est pas raccords sur tout, on a des professions très diverses, mais on parle. Certains votent Bardella, mais j’ai aucun problème à parler avec eux, à essayer de les faire dévier. De toute façon, en ruralité, tu vis avec ces personnes tout le temps. C’est ton voisin, ton boulanger… Je suis convaincue qu’une grande partie des gens qui votent Le Pen ou Bardella pourraient voter autre chose, car ce n’est pas un vote d’adhésion. Ou alors, ils y adhèrent mais pour de mauvaises raisons.
Aussi, beaucoup de femmes que je côtoie à la campagne ont des idées très arrêtées sur le féminisme. C’est hyper important de parler avec ces femmes, et de ne pas les lâcher. Quand on creuse un peu, on s’aperçoit que souvent, si elles rejettent les idées féministes, c’est parce qu’elles se sont résolues à leur vie, au fait de rester avec leur compagnon alors qu’elles ne sont pas heureuses par exemple… »
« Aussi, il faut bien avoir conscience d’à quel point le vote RN à la campagne est le fruit d’un abandon massif de ces territoires par les gouvernements et par la gauche. Les gens ont vu leur niveau de vie décliner, à un point… Ils me disent « mais en quinze ans, plus de la moitié des commerces du coin ont fermé ! » Ils ont le sentiment que la gauche ne s’adresse pas à eux.
Le député LFI de notre circonscription est lui-même assez isolé de son parti politique. Il n’a pas une voix audible chez ses pairs, comme la plupart des député·es de zones rurales. Quand j’étais encore journaliste, j’ai beaucoup travaillé sur la réintroduction de l’ours en montagne. J’ai vu comment la gauche, tout comme la droite, n’ont pas écouté les éleveurs, se sont cachés derrière de grands principes, et ont calqué une vision homogène et simpliste sur des territoires qui n’ont rien à voir les uns avec les autres… Il manque vraiment des gens issus de la ruralité au sein des cadres des partis politiques et de nos représentants politiques ! »
Depuis que nous sommes nées, ma sœur aînée et moi partageons la même chambre. (…) Je suis la rebelle, la cancre, l’artiste. Elle est la fille modèle, la bonne élève. Je la regarde en biais, jalouse et agacée. (…) Les images pieuses ont édifié une muraille, nous nous imaginons opposées, irréconciliables. (…) Dans ce petit lit, si proche du mien, je n’entends pas les tourments du doute qui assaillent l’Aînée, elle aussi. Je ne sais pas encore que nous sommes véritablement sœurs.
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar
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Tu l’évoques plus haut, tes trois autres sœurs ont aussi bifurqué et sont devenues de gauche. Dans ton livre, tu parles surtout de ta relation avec ta sœur aînée, du fossé qui vous sépare, jusqu’à ce moment où vous comprenez toutes les deux que vous ressentez les mêmes choses. Vous avez chacune eu des stratégies très différentes, toi le « garçon manqué », elle la petite fille modèle… Par la suite, vos petites sœurs ont suivi votre chemin. Quels sont vos liens maintenant ?
« Nous sommes restées très proches. Dès qu’on se voit, on parle de notre enfance et du milieu qu’on a déserté, car il nous a marqué, même si on a fait nos vies depuis. Nous, les deux aînées, avons opté pour la révolte, et nos petites sœurs ont choisi l’évitement. Dès leurs études, elles sont parties le plus loin possible de la maison. Dans les familles autour de nous, il peut y avoir un enfant qui s’est éloigné, en général ce sera un enfant sur une fratrie de huit… C’est le vilain petit canard de la famille. De notre côté, on a toutes choisi de déserter ce milieu catholique intégriste d’extrême droite, et nos parents ne comprennent pas pourquoi, sur leurs quatre enfants, ils ont, à leurs yeux, quatre échecs.
Je me suis souvent dit que s’il n’y avait eu qu’une seule de nous qui avait bifurqué, elle aurait été mise de côté. Mais là, leurs quatre filles ont choisi un autre chemin, donc soit ils nous rejettent toutes, soit ils nous acceptent. Dans la préservation du lien, le poids de notre sororie face à nos parents a évidemment pesé très lourd.
On a donc toutes conservé un lien avec nos parents et un statu quo s’est installé au fil du temps, sur la base d’une acceptation de l’autre qui ne pense pas comme nous. Il y a eu des moments difficiles, et il y en aura d’autres, comme avec la sortie de ce livre, mais je pense que ça reste très important de se parler, de continuer et de maintenir ce lien, puisque l’affection nous lie malgré tout. Et puis, peut-être qu’un jour ils voteront à gauche ! Je ne perds pas espoir. »
Pour finir, qu’as-tu gagné, en cessant d’être une petite fasciste ?
« J’ai gagné la possibilité d’être en paix avec moi-même. J’ai gagné le fait de ne pas avoir le sentiment de devoir m’accommoder avec des choses avec lesquelles je ressens du malaise. Le malaise, je l’ai ressenti toute mon enfance et mon adolescence. Aujourd’hui, je suis en phase avec moi-même.
Aussi, j’ai le sentiment d’avoir une partie du monde qui s’est ouverte à moi. En changeant de camp politique, en devenant de gauche, j’ai pris conscience des autres souffrances, mon horizon s’est ouvert. Avant, j’étais dans quelque chose de très centré sur « notre pays, notre clan, notre camp ». Cette vision du monde était aveugle aux souffrances et à la légitimité des autres, de tous ceux que cette vision exclue.
Aujourd’hui, je suis maman de deux petits garçons et je suis très heureuse de savoir que je ne vais pas les obliger à être comme moi, ni ceci ou cela. Ils sont libres eux aussi. On leur transmet des choses, on espère qu’ils pensent comme nous, mais j’aurais été très mal à l’aise d’élever mes enfants comme des petits croisés. Après la sortie de mon premier roman, « Bénie soit Sixtine », dans lequel l’héroïne s’émancipe de son milieu quand elle devient mère, j’ai reçu beaucoup de lettres de femmes qui me racontaient avoir fui ce dogme intégriste très violent grâce à leurs enfants. Je crois que c’est ça, le plus important. Affirmer coûte que coûte ce que l’on est, être droit dans ses bottes, tout en gardant une forme d’ouverture et oser parler avec des gens qui ne pensent pas comme nous. »
Ici, dans ce territoire du sud de la France, aux élections européennes du printemps 2024, le Rassemblement national a fait presque 60 %. Nous sommes dans l’un des départements les plus pauvres de France. (…) Entre l’homme et moi, la bataille des idées reprend. Corsée. Tout à coup, sans prévenir, quelque chose se brise. Une larme monte aux yeux du champion. Il avoue avoir peur. Oui, il craint le monde dans lequel on vit. (…) L’extrême droite lui apporte une explication et une solution. (…) L’instant est suspendu à cette larme. (…) Je trinque aux brèches que notre échange a ouvert. Je ne lâcherai rien.
Extrait de « Comment j’ai cessé d’être une petite fasciste », de Maylis Adhémar