J’ai arrêté de militer pendant des années, car j’avais peur de ce que j’appelle “l’ennemi de l’intérieur”. J’ai développé un trouble de stress post-traumatique et un trouble anxieux généralisé. Concrètement, ça veut dire que je suis angoissée de tout, même quand je suis entourée de personnes que j’aime et en qui j’ai confiance. J’ai angoissé toute la nuit pour cette interview.

Manon

Elles sont quatre à répondre à nos questions. Chacune ayant développé – « malgré elles » – une expertise sur le sujet des masculinismes de gauche. À 26 ans, Manon est la plus jeune du groupe. Elle est militante féministe et travaille sur les impacts psychosociologiques des violences sexistes et sexuelles (VSS) par le prisme des études de genre. Elle raconte avoir subi des VSS au sein du milieu dans lequel elle militait plus jeune. « C’est en discutant avec d’autres personnes que je me suis rendue compte que c’était bien plus banal que je ne le pensais ! Nous qui sommes là aujourd’hui pour cette interview, nous ne sommes pas des cas isolés, loin de là ! Les violences dans nos milieux existent, et on les traite trop tard, voire jamais. » Pour elle, en parler est un acte politique, ne serait-ce que pour aider d’autres personnes à repérer certains comportements. « Après le viol, je n’ai pas eu l’impression que ça m’est touchée tant que ça. C’est seulement cinq ans après que je réalise à quel point ça a été un frein considérable dans ma vie, que ce soit pour le militantisme, ou pour ma vie professionnelle ou personnelle. J’ai perdu toute estime de moi. J’ai aussi des troubles de la mémoire et des bégaiements. Et j’ai peur de faire à nouveau confiance. »

À sa droite, Cael prend la parole à son tour. Cette militante d’une trentaine d’années est formée à l’analyse, à la prise en charge des violences et à la médiation. « On ressort fragilisées à vie de ces expériences. Aujourd’hui, j’ai peur en groupe, j’ai peur quand je dois prendre la parole en public, j’ai peur quand je m’intéresse à quelqu’un-e. Et j’ai peur, je fuis, ou je disparais dès que quelqu’un-e s’intéresse à moi aussi. » Cael ajoute avoir eu besoin de politiser la question des masculinismes de gauche pour sortir par le haut de ce vécu, soit « plusieurs années de ma vie »

C’est en ayant des relations avec des hommes qui disaient vouloir soutenir la cause féministe que j’ai vécu la plus grande violence relationnelle, tant sur le plan intime que sur celui de la collaboration professionnelle et militante.

Cael

À leurs côtés, il y a aussi Johanna, productrice du film « Merci Patron », ancienne attachée parlementaire, et l’autrice du livre « L’amour et la révolution », dans lequel elle revient sur les cinq années de son parcours politique et amoureux aux côtés de François Ruffin. « Je viens d’une famille politisée de gauche. À 23 ans, j’ai commencé à militer, et le féminisme n’était pas aussi ancré dans ma vie qu’il l’est dorénavant, du haut de mes 36 ans », nous confie celle qui s’est dévouée corps et âme pour le journal Fakir durant toute cette période. « Le masculinisme de gauche a beaucoup coloré mon expérience, ne serait-ce que parce que j’étais la seule meuf à travailler pour ce journal. Tous ceux qui signaient à l’époque dans Fakir étaient des hommes, et 80% des articles l’étaient par Ruffin. Il y avait une ambiance de boy’s club. » Elle ajoute : « À gauche, on aimerait beaucoup que le sexisme ne soit pas présent dans nos relations, – amicales, camarades, amoureuses – mais c’est le cas. Et je préférerais qu’on soit au moins capable de regarder la réalité en face. » Enfin, Gaby, qui milite la question des VSS dans les milieux militants ferme la marche de ce quatuor. « Contrairement à mes camarades ici, je n’ai pas vécu de violences sexuelles, mais des violences sexistes », précise-t-iel, avant de poursuivre : « Je viens des milieux plus autonomes, notamment ceux qui font une critique de la technique, donc un milieu très masculin. J’ai vécu beaucoup de déceptions. On croit lutter pour un idéal commun, sauf que les projets féministes ne sont pas pris en compte, et on se retrouve à vivre des trahisons de camarades censés être de gauche et progressistes. »

Plus jeune, j’ai pris une première pilule féministe qui m’a ouvert les yeux sur plein de choses, et que je ne pouvais plus ne pas voir. Sur la question des masculinistes et des violences patriarcales dans nos milieux de gauche, j’ai l’impression d’avoir dû prendre une deuxième pilule féministe. Et c’est très isolant, car quand on pointe du doigt certains comportements, on n’est pas très bien vues…

Gaby

Collage dans les rues de Brest en 2024, dénonçant l'écart entre les postures et les actes dans les milieux militants. © Lisbeth
Collage dans les rues de Brest en 2024, dénonçant l’écart entre les postures
et les actes dans les milieux militants. © Lisbeth

Masculinistes de gauche : de quoi parle-t-on ? 

Cael explique : « Si on devait résumer en une phrase, les masculinistes de gauche sont les personnes qui se présentent de gauche ou avec des idées progressistes et féministes, mais qui œuvrent pour leurs intérêts au détriment des personnes sexisées. La palette des outils qu’ils utilisent pour cela est énorme. » À cela, Gaby renchérit : « Pour théoriser les masculinismes de gauche, je m’appuie à la fois sur les recherches de Léo Thiers-Vidal, qui a tenté de les catégoriser, de Francis Dupuis-Déri, mais aussi de David Kahane et de Sandra Bartky ». Ainsi, dans sa thèse « De l’Ennemi Principal aux principaux ennemis : Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination », Léo Thiers-Vidal, relève les catégories suivantes : 

  • les masculinistes dits « explicites ». Il s’agit d’hommes conscients de la domination et qui ont adopté un modèle de valeur qui leur bénéficie. Et ils ne s’en cachent pas. « C’est là qu’on va entendre des discours du type : « d’abord la lutte des classes, on verra ensuite pour les droits des femmes », explique Gaby. Des discours qu’on retrouve aussi chez certains militants écologistes, « d’abord la lutte pour le climat, on verra ensuite pour les minorités ». Johanna témoigne : « Moi, j’avais un gros complexe de petite bourgeoise. Ruffin a instrumentalisé cette culpabilité-là, et pour lui, mes problèmes n’étaient pas de vrais problèmes, car la priorité restait de sauver, malgré elle, la classe populaire. Ça se traduisait au quotidien de plein de manières. Par exemple, il pouvait me réveiller à 5 heures du matin pour me parler du boulot. Et quand je me plaignais car je voulais dormir, il me disait que je n’étais pas légitime à me plaindre car plein d’ouvriers se levaient à cette heure-là pour aller à l’usine ».

J’avais 25 ans quand j’ai rencontré François Ruffin, et c’était bien avant Me Too. Dès le début, j’ai su qu’il y avait un problème. En écrivant mon livre, j’ai voulu comprendre pourquoi je suis restée malgré tout. Je crois que je voulais vraiment être badass, avoir l’air classe, c’était l’époque où être en amour libre était assez tendance, et je voulais incarner une image de féministe forte. J’étais complètement embrumée par ma volonté de ne pas être vulnérable.

Johanna

  • les masculinistes dit « implicites ». « Ici, on aura à faire à des hommes qui vont se prêter à un essentialisme un peu écolo, du type : « oui vous les femmes vous portez la vie, vous êtes tellement connectées à vos émotions ». C’est un genre d’écoféminisme masculiniste et réactionnaire. On trouve souvent ça chez les écolo, avec le masculin et féminin sacré. Il y a cette idée d’honorer la femme, en gros. Sauf que tout ça maintient les personnes dans les rôles de genre qui leur ont été attribués socialement ».
  • les anti-masculinistes désincarnés. « Autant les autres, on les voit arriver rapidement, mais eux, c’est plus subtil. » Gaby nous explique qu’il s’agit là d’hommes qu’on peut avoir tendance à qualifier de « pro-féministes ». « Ils ont ce discours : « Moi je suis un mec bien, toutes les femmes sont victimes du patriarcat… sauf la mienne ». En gros : je suis contre la domination masculine, mais je ne fais pas partie du problème, car je suis un mec bien.

À noter que dans sa thèse, parue en 2007, Léo Thiers-Vidal ajoute une quatrième catégorie, qui est celle d’un « anti-masculinisme incarné » et qui vise tout simplement à « l’abolition de la masculinité. » Les hommes qui adoptent cette démarche exigeante « s’opposent à l’oppression des femmes et reconnaissent qu’ils sont activement impliqués dans (et bénéficiaires de) cette oppression (…). Ils refusent de continuer à agir comme des hommes. »

Moi, j’avais 21 ans, j’étais déjà féministe mais pas comme je le suis maintenant. J’avais tout de suite compris que c’était un manipulateur, je disais même qu’il avait une part sombre ! Mais j’étais enfermée dans un rôle de soin, de care. Je pensais que je pouvais le faire changer, et qu’il ne me ferait pas de mal car nous étions proches et que je faisais tout pour le comprendre. On inculque aux femmes de prendre les problèmes des autres à bras-le-corps, c’est presque notre mission sur Terre, de nous consacrer aux autres.

Manon

© Juliette de Montvallon
© Juliette de Montvallon

À ces différentes catégories, Gaby ajoute que le chercheur franco-canadien Francis Dupuis-Déri a également listé quatre postures depuis lesquelles les hommes proféministes – soit les anti-masculinistes désincarnés – savent profiter de leur position politique. Celles-ci sont détaillées dans son livre « Les hommes et le féminisme : Faux amis, poseurs ou alliés ? », pour lequel il s’est basé sur les travaux de David J. Kahane et de Sandra Bertky menés à la fin des années 1990.

  • 1 – Le poseur. « C’est le féministe de façade. Celui qui va en faire des caisses parfois. En gros, il a lu Mona Chollet et Valérie Rey-Robert, donc il connaît déjà tout ». 
  • 2/ L’initié. « Lui, il est engagé dans la lutte féministe, donc il se sent supérieur aux autres hommes. Ce sont eux – et jamais lui – qui sont coupables de misogynie et responsables du patriarcat ». Un profil très présent dans les luttes militantes, et qui gagne souvent la confiance et la sympathie des femmes, du simple fait qu’il se dit « féministe ».
  • 3/ L’humaniste, admet qu’il profite du patriarcat, mais il dit souffrir de ce système injuste au même titre que les femmes, car l’injustice et l’inégalité le révulsent par principe. « On va retrouver le pro-fem humaniste dans des stages de communication non-violente (CNV) par exemple, mais il se sert de ce qu’il apprend pour garder le contrôle. Ainsi, si une meuf lui reproche des choses, il aura des discours du type : « Quand tu es en colère, ça me rend triste. J’ai peur de ta colère, elle me met mal à l’aise ». Mais il ne se remettra jamais en question. Il ne répondra jamais sur le fond ». Il s’agit ni plus ni moins que de tone-policing ici, mais déguisé en empathie et pseudo-vulnérabilité. Autrement dit, de la manipulation émotionnelle sous couvert de bienveillance.
  • 4/ L’auto-flagellateur. « Pour lui, le féminisme est un chemin de croix. Il se met une pression énorme, on est presque sur un sentiment de persécution. C’est très narcissique en fait ». L’auto-flagellateur attend du féminisme qu’il lui apporte la rédemption.

Dans tous ces cas de figures, ces hommes se disant féministes ne s’y engagent qu’à travers les bénéfices qu’ils peuvent en retirer pour eux-mêmes. Dans son livre cité plus haut, Francis Dupuis-Déri s’appuie sur les écrits de nombreuses féministes, qui ont, à travers le monde et les époques, fait état de ce problème (récurrent, c’est peu de le dire…) Il écrit, à propos de la féministe et anarchiste chinoise He-Yin Zhen, morte en 1920 : « Au tout début du XXe siècle, He-Yin Zhen discutait de la place que pouvait jouer les hommes en Chine dans le processus de libération des femmes. Ces hommes répondaient, selon elle, à des motivations différentes. D’abord, s’assurer une bonne réputation en se montrant plus civilisés que les autres Chinois. Selon Zhen « ces hommes souhaitaient la libération des femmes en vue de leur propre reconnaissance. » Ils cherchaient aussi à s’assurer que « leurs » femmes aient le droit d’étudier et de décrocher un emploi salarié pour accroître le budget familial. Elle en déduisait que « ces hommes poursuivent leur propre intérêt au nom de la libération des femmes », tout en espérant que les féministes les admireront parce qu’ils prennent la défense de leurs droits. (…) Finalement, « ces hommes sont à la recherche de leur propre confort sous couvert de la libération des femmes ». Un constat établi il y a plus de 100 ans, à l’autre bout du monde, que Gaby fait iel aussi : « Pour un homme, se dire proféministe, c’est donner une bonne image de soi, c’est très flatteur pour l’égo ! » et cite l’exemple de Denis Baupin, qui posait, le 8 mars 2016, avec du rouge à lèvres pour dénoncer les violences faites aux femmes. C’est à la suite de cette photo que plusieurs femmes politiques comme Sandrine Rousseau et Isabelle Attard ont dénoncé les violences sexistes et sexuelles commises par l’ancien élu écologiste. Gaby poursuit : « Et puis, un autre bénéfice vachement bien à se dire féministe quand on est un homme, c’est celui d’avoir accès aux corps des femmes. Il y a plein de mecs qui utilisent le bon vocabulaire, auront la bonne attitude, feront attention à ne pas couper la parole par exemple, mais juste pour pécho en fait ! Tout ça, souvent, c’est juste une posture ! »

Dans la revue féministe québecoise des années 1980 "Des luttes et des rires de femmes", ses rédactrices appelaient à se méfier des camarades révolutionnaires : "Le danger de la récupération existe (...) ; s'opposer farouchement à toute dilution de la lutte antipatriarcale dans la lutte anticapitaliste."
Dans la revue féministe québecoise des années 1980 « Des luttes et des rires de femmes », ses rédactrices appelaient à se méfier des camarades révolutionnaires : « Le danger de la récupération existe (…) ; d’éventuelles alliances, pour êtres fructueuses, nécessitent la création d’un rapport de force et de s’opposer farouchement à toute dilution de la lutte antipatriarcale dans la lutte anticapitaliste. »

Dès qu’un homme déclare « je suis un homme féministe », on lui associe immédiatement des qualités telles que « bon gars », « respectueux », etc. À l’inverse, quand une femme déclare « je suis féministe », on l’imagine alors le plus souvent comme une femme amère qui est contre les hommes.”

Frieda Frida Freddy, féministe mexicaine, citée par F. Dupuis-Déri dans « Les hommes et le féminisme : Faux amis, poseurs ou alliés ? »

Cael, pour sa part, nous livre son expérience avec un homme au profil « pro-féministe humaniste. » « À première vue, ces différents types de profils ne semblent peut-être pas si dangereux, mais il faut savoir que ça peut aller très loin. Mon ex a réussi à retourner contre moi le groupe militant dans lequel on était tous les deux. J’étais en colère par rapport à une situation d’exclusion dans ce groupe, que nous n’avions pas su gérer correctement selon moi. Lors d’une réunion, mon ex a convaincu tout le monde qu’en fait, selon ce qu’il avait compris de la théorie polyvagale, mon niveau de colère réactivait les traumatismes des membres du groupe, et du coup, tout le monde dissociait à cause de moi. Et alors qu’à cette époque je vivais avec lui un enfer manipulatoire me mettant dans un état de détresse psychologique permanent, une partie du groupe, séduite par ses explications et démunie devant mes émotions, en est arrivée à conclure qu’il fallait “stopper ma violence”. Pendant que lui se plaignait auprès du groupe, de devoir subir « mon intensité » au quotidien, moi j’attendais la fin de ce « point de clarté » à mon propos dehors, seule et en larmes, croyant devenir folle. Je le résume très rapidement, car la réunion en question a duré plus d’une heure, mais son propos était calme, assuré et s’appuyait sur un vocabulaire expert… » Lors de cet épisode, Cael raconte avoir fait une décompensation. Il s’agit de la rupture de l’équilibre psychique chez une personne, qui a l’impression de « sortir du réel » et peut avoir des impacts durables sur sa santé mentale. Depuis, Cael raconte que le groupe en question a « explosé » et que ses membres ont su prendre du recul sur les événements de ce jour-là. Malgré tout, elle affirme : « Cet épisode demeure pour moi un événement traumatisant et conditionne aujourd’hui beaucoup mon rapport aux groupes de manière générale ».

J’ai vraiment cru que j’étais folle. J’ai entamé un parcours de diagnostic neuropsychiatrique, car je ne comprenais pas mes symptômes, que je ne voyais d’ailleurs pas comme tels : je croyais que j’avais trop d’émotions. J’ai mis des années pour réussir à me croire, et comprendre que ce n’était pas moi le problème. Le gaslighting peut faire des ravages.

Cael

Manipulation des outils féministes

Dans l’arsenal de la manipulation, le gaslighting côtoie très souvent le retournement de culpabilité, comme en témoigne à son tour Manon, qui nous lit le message que son violeur lui a envoyé à une époque : « Tu m’as manipulé au point que j’ai cru moi-même que je t’avais violée. » La violence de cette simple phrase est inouïe. Manon témoigne elle aussi de la sournoiserie des violences psychologiques : « Là encore, j’ai douté. Je me suis dit que, si ça se trouve, peut-être que je me souvenais mal de ce qu’il s’était passé… Mais bien sûr que non. Si j’ai une seule chose à dire aux autres personnes sexisées, c’est : croyez-vous ! » Beaucoup d’agresseur-ses comptent sur le fait que leurs victimes sont promptes à douter, à se remettre en question. Certain-es sont tellement habiles à affirmer, répéter et marteler leur version falsifiée du réel qu’iels finissent par l’imposer aux autres. Au point que ce qui est vraiment arrivé devient plus flou que ce qui est inventé. La manipulation des faits, l’inversion de culpabilité et le gaslighting fonctionnent alors comme des outils de domination redoutables. L’un des exemples les plus médiatisés récemment est l’affaire Johnny Depp / Amber Heard. Le documentaire « La Fabrique du mensonge » de France TV sur le sujet le montre très bien : une véritable campagne coordonnée a été menée en ligne par des groupes masculinistes, dont la rhétorique repose depuis des années sur la haine des femmes et la remise en cause systématique de leur parole. On a là un exemple à grande échelle de manipulation : réécriture du réel, inversion de la culpabilité, dénigrement de la victime… Le tout, au service d’un enjeu central : le maintien du pouvoir dans le rapport de force patriarcal.

Ce qui se joue massivement sur les réseaux dans ce type d’affaires se décline aussi, à une échelle plus moindre, dans les relations inter-personnelles et/ou les milieux militants : mêmes ressorts, mêmes stratégies, mêmes mécanismes d’emprise. Ces méthodes sont par ailleurs connues sous l’acronyme anglo-saxon « DARVO », soit « Deny, Attack, Reverse Victim, and Offender », que l’on peut traduire en français par « Nier, attaquer et inverser la victime et l’agresseur », et développé par la psychologue Jennifer Freyd.

La particularité des hommes gravitant dans les milieux militants, et surtout ceux se disant féministes, est qu’ils maîtrisent très bien le vocabulaire et les outils comme le violentomètre, et s’en servent pour mieux les contourner. « Je connais beaucoup d’hommes qui savent maquiller leurs postures, en faisant attention à leurs propos car ils ont les codes du féminisme et savent ce qu’il faut éviter de dire ou non ». Concernant le violentomètre, Cael nous livre une critique peu formulée dans le champ politique et militant : celle d’un aveuglement aux problématiques de classe sociale dans sa conception. Le violentomètre est un outil aujourd’hui institutionnalisé, conçu à l’initiative du collectif Nous Toutes, et largement diffusé dans de nombreux lieux comme les mairies, les commissariats, ou encore sur les sachets de baguette de pain. « Je ne veux surtout pas dire qu’il sert à rien, je pense que ça reste une très bonne base dans un certain nombre de cas ! Mais il a plusieurs problèmes, et c’est important qu’on en parle. D’abord, il invisibilise certaines violences psychologiques. Par exemple, dans la zone rouge, il y a écrit « te manipule », mais ça ne précise rien. Or, la manipulation recouvre énormément de choses ! » Aussi, Cael pointe du doigt la hiérarchisation colorimétrique qui est tout, sauf objective. « J’ai subi des viols, qui sont donc dans le rouge, mais qui m’ont pourtant moins traumatisée que des violences psychologiques, comme l’incitation au suicide par exemple. Aussi, il est écrit « pète les plombs lorsque quelque chose lui déplaît » et c’est dans la partie orange, alors que « rabaisse tes opinions et tes projets », c’est dans le rouge. Là encore, cette hiérarchisation pose question, car le deuxième item vécu à répétition sur une longue période peut avoir bien plus d’impacts que le premier vécu juste une fois par exemple ». 

L’un des items rouges du violentomètre indique « te traite de folle quand tu fais des reproches ». Le problème, c’est qu’il y a des hommes, notamment dans nos milieux militants, qui ont le bagage rhétorique et intellectuel pour le dire mais en usant de périphrases, car ils savent très bien que dire ça, ce n’est pas féministe. On le sait, les violences de genre se reproduisent différemment selon la classe sociale, et le violentomètre perpétue ces biais.

Cael

Dans notre article « Des « mecs bien » aux masculinistes : anatomie du patriarcat », les expert-es du CRIAVS que l’on avait interviewé-es nous disaient que les professionnel-les sont plus aptes à détecter les violences dans les milieux populaires, et que ces derniers sont donc sur-représentés dans les données judiciaires portant sur les violences intrafamiliales. Ces biais de classe sociale sont aussi constatés par le sociologue et directeur de recherche au CNRS Laurent Muchielli, dans son livre « L’invention de la violence » paru en 2011. Cael précise : « Dans les classes sociales où la richesse est liée au capital social et culturel, les agresseurs vont attaquer leurs victimes sur le plan psychologique, en s’en prenant à leur réussites, en les empêchant d’être autonomes et de construire un réseau, en salissant leur image, en faisant courir des rumeurs, en les pathologisant, les hystérisant, en les assignant en justice pour les intimider. Dans ces classes sociales, on peut avoir à faire à des agresseurs qui savent parler, qui possèdent un gros capital culturel et qui n’ont parfois même jamais directement insulté ou frappé leur victime, mais ils les ont détruites quand même. Dans les classes populaires, on constate plus de violences physiques et sexuelles. C’est pour ça que, selon moi, la hiérarchisation opérée par le violentomètre n’est pas anodine, car la violence des pauvres sera toujours plus condamnable que celle des riches, y compris dans la sphère intime ». En s’appuyant sur son propre cas, Cael remarque que l’incitation au suicide n’est pas prise en compte dans le violentomètre, et reste peu abordée dans les violences conjugales de manière générale. Ainsi, si dans l’outil, la notion de suicide apparaît, c’est sous l’item « te fait du chantage au suicide », mais il ne précise pas que l’inverse existe aussi. « À force de subir des violences, on peut finir par envisager le suicide. Pour ma part, j’ai été encouragée à mettre fin à mes jours par des phrases telles que : « Tu sais, je me prépare à ce que tu le fasses. Et puis, si au fond c’est mieux pour toi d’arrêter là, je ne t’en voudrais pas, je comprendrais et je m’en remettrais. Au final, on se remet de tout dans la vie ». À cela, Cael ajoute : « Le violentomètre peut même créer une confusion ici, en faisant passer certaines victimes pour des agresseuses. En clair, si une victime a des idées suicidaires, son agresseur peut procéder à un retournement de culpabilité, en la faisant passer pour la personne violente qui lui fait du chantage au suicide. C’est assez dangereux je trouve ».

La répétition est parfois bien plus violente que les actes en eux-mêmes, pris séparément.

Johanna

Plus haut, nous parlions du profil « humaniste » qui fréquente les stages de communication non-violente (CNV) à son avantage. Développée à la fin des années 1960 par le psychologue Marshall Rosenberg, la CNV est une méthode de communication qui vise à désamorcer les conflits en mettant l’accent sur l’expression des besoins, des émotions et des intentions de chacun. Cael a exploré ce domaine pendant près de dix ans, et a même souhaité devenir formatrice, avant de prendre du recul vis-à-vis de ces pratiques. « Le logiciel idéologique de la CNV est très permissif, car il met tout le monde sur le même plan en lissant les rapports de domination. C’est très pratique pour les agresseurs, et d’ailleurs on trouve beaucoup de mascu de gauche dans les stages CNV, étant par exemple à la recherche de partenaires qui veulent utiliser la CNV pour gérer des relations polyamoureuses, c’est un peu cliché mais malheureusement courant. Moi, ça m’a matrixé le cerveau en me faisant croire à une égalité fantasmée. Et j’étais une proie, dans ces stages. J’avais 26 ans, je venais de perdre un de mes parents, j’étais vulnérable, et je suis tombée sur le plus gros prédateur de ma vie. L’accent est mis sur les intentions de la personne, et non sur les conséquences de ses agissements. Le logiciel de la CNV est biaisé dès le départ. Avec des collègues de formation on a voulu monter des alternatives, mais pour moi ça ne peut pas vraiment marcher dans ce monde tel qu’il est, et avec autant de cécité aux violences systémiques. La CNV est idéaliste et présume de l’intention positive de tout le monde. Ce qui permet le discours facile d’une impuissance déresponsabilisée : « ce n’est pas vraiment de la violence, c’est juste tragique. » »

Collage photo de scènes issues du film "Gaslight", sorti en 1944 avec Ingrid Bergman, et d'où nous vient l'origine de ce terme.
Collage photo de scènes issues du film « Gaslight », sorti en 1944 avec Ingrid Bergman, et d’où nous vient l’origine de ce terme.

Le « renforcement positif », un principe d’éducation canine, mais pas que…

Pour moi, si cet homme si brillant, si érudit et mature au vu notre écart d’âge, me trouvait intelligente, alors ça valait son pesant de cacahuètes ! Son jugement et son regard sur moi étaient une forme de confirmation qui me rassurait. J’étais validée à mes propres yeux par quelqu’un ayant un pouvoir symbolique évident ! Évidemment, je suis restée…

Cael

« Dès le début, je me suis sentie comme une merde dans ma relation avec Ruffin », exprime Johanna. « En écrivant mon livre, je me suis rendue compte que ce qui m’avait attirée à lui, c’est pas que je le trouvais hyper sympa, mais que je voulais être lui. J’enviais son pouvoir d’action, son aisance, ça me fascinait. Et comme je ne me pensais pas capable d’avoir ces attributs-là, mais que je voulais faire partie de cette énergie, je me suis dit que je devais rester près de lui ». Johanna précise qu’à l’époque, elle avait 24 ans, et il y a 13 ans d’écart entre elle et François Ruffin. « Tu es très jeune, tu es face à quelqu’un de très charismatique, et à cet âge-là, tu ne penses pas en termes de capital symbolique… » Dans son livre, elle raconte comment elle a œuvré dans l’ombre de l’homme politique durant cinq ans, passant de productrice de Merci Patron!, à organisatrice de Nuit debout, ou encore animatrice de campagnes électorales… « Quand j’y repense maintenant… Je me dis que c’est ouf. À l’époque, j’avais de la gratitude à avoir le droit d’être à cette place, alors que vraiment, j’étais à son service. J’organisais des meetings, dans lesquels dix mecs prenaient la parole, et moi j’avais de la gratitude à me trouver là, alors que j’avais permis un espace de parole pour tous ces mecs et que moi, je m’effaçais derrière eux ». Johanna note aussi qu’elle a été sur-valorisée et encouragée dans ce rôle, presque à travers du « renforcement positif », un terme qui vient de l’éducation canine et que Cael n’hésite pas à employer. « C’est le genre de mec qui passe son temps à te dire « mais qu’est-ce que je ferais sans toi, c’est trop bien ce que tu fais », ou encore : « j’ai vraiment besoin de toi, je n’arriverais jamais à faire ça sans toi, car c’est toi qui sait écrire, pas moi… », alors qu’il ne fait que profiter de toi, de ton amour, de ton soutien. Le pire, c’est que ça renforce son image de mec bien, car les gens autour se disent : « waouh, elle est hyper valorisée par son mec, il la complimente tout le temps sur ce qu’elle fait… Quelle chance elle a, c’est vraiment un mec déconstruit ». Et sur le moment, on se sent valorisée. Sauf que le jour où il n’a plus besoin de toi, il t’éjecte. Tu es remplaçable, inter-changeable avec d’autres, il n’a aucun compte à rendre et nous voilà toutes bien objectifiées ! »

Ce sont des hommes qui sont très dépendants de la fonction qu’on occupe pour eux, mais jamais de toi en tant que personne. Le jour où ils peuvent te remplacer, tu te fais éjecter.

Johanna

Cael renchérit en mettant en avant que ces comportements jouent sur le manque de confiance et d’estime de soi des victimes. « Pour moi, si cet homme si brillant, si érudit et mature au vu notre écart d’âge, me trouvait intelligente, alors ça valait son pesant de cacahuètes ! Son jugement et son regard sur moi étaient une forme de confirmation qui me rassurait. J’étais validée à mes propres yeux par quelqu’un ayant un pouvoir symbolique évident ! Évidemment, je suis restée… » Mais le revers de la médaille est souvent celui-là : tout est fait selon son agenda, ses priorités seules comptent, son timing aussi. « Tout était pour lui, mais entre nous, on faisait comme si c’était pour nous deux. En réalité, il était très dépendant de moi, mais on jouait ensemble la chorégraphie du contraire. J’étais son assistante, son crachoir émotionnel, je devais éponger tous ses états émotionnels. Je pensais que ses plans devaient me sauver, alors qu’en fait, il n’aurait rien pu faire sans moi. Et c’est seulement le jour où il a trouvé des personnes plus compétentes que moi, qu’il a pu se passer de ma présence ». Manon aussi en a fait les frais. Elle raconte que son ex était un militant très charismatique, « belle gueule », avec une grande éloquence, qui prenait souvent la parole ou criait dans le mégaphone durant les manifs… « Moi, à ce moment-là, j’avais 21 ans et aucune confiance en moi. Tout le monde était impressionné par lui, les autres filles lui tournaient autour… Je me sentais si chanceuse d’être à ses côtés ». Sauf que. C’est Manon qui lui apporte les connaissances et les savoirs théoriques, féministes surtout. Lui prend, et performe en public. « Je me suis rendue compte que sur le fond, c’était zéro. Son charisme ne reposait que sur sa capacité d’éloquence, mais le fond c’était moi ou d’autres personnes qui le lui apportait ». Et s’il arrive encore que Manon s’interroge sur comment elle a pu investir cette relation en n’y voyant que du feu, elle a aussi fait l’expérience du renforcement positif dont parle Cael. « Il me disait souvent : “Oh mais c’est génial, je n’ai jamais eu des discussions aussi profondes qu’avec toi !” Du coup, je me disais que j’étais géniale. Mais pas assez pour prendre la parole en public visiblement, parce que ça, c’était lui ».

Les hommes, peu importe le domaine, arrivent à sur-valoriser tout ce qu’ils font !

Johanna