Les enjeux
Selon Eurostat, le service de statistiques de la Commission européenne, la France comptait 142 000 journalistes en 2020, dont environ 34 000 titulaires de la carte de presse. Si celle-ci n’est pas obligatoire pour exercer, elle reste parfois nécessaire dans la pratique, notamment pour accéder à certaines audiences judiciaires ou à des événements. Selon les données publiées chaque année par la CCIJP (Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels), le nombre de pigistes s’élevait à 4.282 en 2025. La pige désigne un mode de rémunération à la tâche : le ou la journaliste pigiste collabore avec plusieurs entreprises de presse et est payé·e en fonction de sa production (articles, reportages audio ou vidéo, photographies), et non de son temps de travail. Depuis la loi Cressard de 1974, les pigistes sont reconnu·es comme des journalistes professionnel·les à part entière. Cette loi établit notamment une présomption de contrat de travail : les pigistes sont juridiquement des salarié·es, et doivent être rémunéré·es en salaire. À ce titre, ils et elles cotisent pour la retraite, l’assurance maladie et le chômage. Dans les faits, de nombreux médias contournent cette obligation en proposant des rémunérations sous forme de factures, de droits d’auteur ou en poussant les journalistes à adopter un statut d’auto-entrepreneur. Des pratiques illégales, susceptibles d’entraîner des redressements de l’Urssaf.
En France, un·e pigiste n’est donc ni freelance ni indépendant·e, mais un·e salarié·e multi-employeurs à revenus variables. Après trois bulletins de salaire, la relation de travail est présumée être un CDI. La principale différence avec les journalistes « posté·es » (soit les salarié·es d’une rédaction) tient au mode de rémunération : les premier·es sont payé·es à la tâche, les second·es au temps de travail. Cette distinction a des conséquences concrètes. Les journalistes en poste participent à la vie de la rédaction, disposent de revenus stables et bénéficient plus facilement de droits sociaux. Les pigistes, eux, ont souvent un accès limité aux rédactions, des revenus fluctuants, et renoncent parfois à des congés ou à des arrêts maladie, faute de sécurité financière. Pour autant, beaucoup revendiquent aussi les avantages de la pige : une plus grande liberté dans l’organisation du travail, le choix des sujets, et une moindre dépendance aux contraintes éditoriales ou managériales.
La pige : quelles rémunérations ?
Au-delà du contrat de travail, les entreprises de presse sont censées respecter des barèmes conventionnels de rémunération. Dans la profession, ces grilles sont jugées largement insuffisantes. Elles varient selon les secteurs (presse quotidienne nationale, presse magazine, presse spécialisée) et le type de production. La rémunération des articles repose sur une unité de mesure : le feuillet, équivalent à 1.500 signes (espaces compris). Par exemple, un article de 4 feuillets correspond à environ 6 000 signes. En presse quotidienne nationale (PQN), le tarif minimum brut d’un feuillet est de 69,73 € (hors primes et indemnités). Un article de 4 feuillets doit donc être payé au minimum environ 280 € brut. En presse spécialisée, ce montant descend à 54,70 €, et à 62 € en presse magazine. Longtemps dépourvue de cadre conventionnel propre, la presse indépendante en ligne applique depuis septembre 2025 un tarif minimum de 55 € le feuillet. Présenté comme un accord « historique », ce barème est toutefois déjà jugé largement insuffisant par les syndicats, qui pointent l’absence de revalorisation salariale depuis sa mise en place. Dans ces conditions, les pigistes doivent démarcher en permanence de nouvelles rédactions pour espérer atteindre un revenu mensuel stable. Certaines branches, comme la presse régionale ou l’audiovisuel, ne disposent pas de barèmes conventionnels. Et même lorsqu’ils existent, ces tarifs servent souvent davantage de référence que de norme : de nombreux médias rémunèrent en-dessous. Pour pallier ce manque de transparence, la journaliste Nora Bouazzouni a lancé la plateforme Paye Ta Pige, qui recense les pratiques de rémunération dans les médias. L’outil permet notamment de vérifier si un média rémunère en salaire (et non en facture), au feuillet (et non à la page), ainsi que les montants pratiqués et l’inclusion — ou non — des congés payés et du 13e mois. Dans le milieu, certains titres comme Le Figaro sont réputés pour proposer des rémunérations plus élevées et des conditions plus conformes au droit du travail. Un paradoxe pour certain·es pigistes, qui choisissent de ne pas y collaborer pour des raisons éditoriales ou politiques, malgré des conditions financières plus avantageuses.

Il y a trente ans, les pigistes avaient encore moins de droits qu’aujourd’hui
Pauline De Deus, Profession : Pigiste
Le journalisme est une profession qui se précarise de plus en plus, et les pigistes sont souvent en première ligne. Pauline De Deus est journaliste et membre de l’association Profession : Pigiste. Celle-ci a été créée en 2000 et compte entre 300 à 400 adhérent·es. « On ne nie pas qu’il y a une précarisation du journalisme, mais elle s’inscrit dans une précarisation plus large du monde du travail, qui ne concerne pas uniquement les journalistes », souligne Pauline De Deus, avant d’insister sur la diversité des situations que couvre la pige : « Certains de nos adhérents gagnent bien leur vie, mais d’autres galèrent beaucoup plus. La pige recouvre des réalités très différentes. Ça dépend vraiment des médias, du volume de piges, de la régularité, du tarif… » L’association anime également un groupe Facebook privé qui rassemble près de 6 000 pigistes. Son objectif : créer du lien, fédérer, informer et défendre les droits de ces travailleur·ses. Si la précarité existe, des avancées ont néanmoins été obtenues ces dernières décennies. « Il y a trente ans, les pigistes avaient encore moins de droits qu’aujourd’hui », rappelle Pauline De Deus. « Les anciens le disent : aujourd’hui, les pigistes sont beaucoup plus solidaires les uns avec les autres qu’il y a 20 ou 30 ans et aussi moins isolés. Mais ils sont aussi plus nombreux et évoluent dans un contexte de crise médiatique qui s’est renforcée. » Au quotidien, Profession : Pigiste mène des actions en lien avec les syndicats, notamment pour faire évoluer les conditions de travail et lutter contre les discriminations. Parmi leurs combats récents : dénoncer les obstacles rencontrés par les journalistes voilées et trans dans l’obtention de la carte de presse. « La carte de presse n’est pas un document d’identité officiel. Pourtant, certaines journalistes ont été contraintes de retirer leur voile pour la photo. Au moins une personne trans a également dû faire figurer son nom de naissance au dos de sa carte, son prénom actuel étant relégué au rang de “pseudo”. » Profession : Pigiste a également mené un travail de fond auprès de France Travail pour mieux faire reconnaître les spécificités du journalisme payé à la pige. « Cela a abouti à la création d’une agence dédiée, avec des conseillers formés à ces réalités, comme la présomption de CDI après trois piges pour un même média, l’absence d’attestation employeur classique, ou encore les particularités liées à la loi Cressard. » Cette agence spécialisée, basée à Saint-Denis, existe depuis fin 2024, et prend en compte l’ensemble des journalistes de toute la France depuis janvier 2025. Enfin, Profession : Pigiste consacre beaucoup de son activité à la mise en lien des journalistes pigistes, notamment à travers son événement phare, les « 48h de la pige », qui se tient dans une ville différente à chaque édition.

Femmes journalistes : entre précarité et reconversion
Je n’ai pas d’enfant, ni de famille, parce que j’ai consacré toute mon énergie à me faire une place dans cette jungle.
De plus en plus de journalistes quittent la profession avant 30 ans. Plusieurs études menées ces dernières années documentent cette tendance préoccupante. Selon une étude publiée en 2017 par les Observatoires des métiers de l’audiovisuel et de la presse, 40 % des journalistes ayant obtenu leur carte de presse en 2008 avaient quitté la profession au bout de seulement sept ans ! Contre 28 % parmi celles et ceux l’ayant obtenue en 1998. Autrement dit : le décrochage s’accélère. Une autre enquête menée sous l’égide du sociologue des médias Jean-Marie Charon va dans le même sens et met en avant que ces reconversions ont lieu dès 35 ans — parfois même autour de 30 ans — soit après seulement dix à quinze années d’exercice. Autre constat : les femmes sont nettement plus nombreuses à quitter le métier : elles représentent les deux tiers du panel étudié, alors même qu’elles constituent 47,5 % des détenteur·ices de la carte de presse et présentent, sur le papier, des profils comparables à ceux de leurs collègues masculins. Parmi les raisons avancées, la question de la précarité croise très directement celle du genre. De nombreuses femmes racontent avoir repoussé, voire renoncé, à des projets de maternité en raison de conditions de travail instables, de revenus insuffisants ou d’une absence de perspectives. Certaines dressent, à l’orée de la quarantaine, un constat amer : « Je n’ai pas d’enfant, ni de famille, parce que j’ai consacré toute mon énergie à me faire une place dans cette jungle. » Cette désillusion est d’autant plus forte que, à diplôme et ancienneté égaux, les femmes accèdent toujours moins souvent aux postes à responsabilité que leurs homologues masculins. À cela s’ajoute une perte de sens grandissante. La déception et le désenchantement vis-à-vis du métier reviennent de manière récurrente dans les témoignages : délais de fabrication toujours plus courts, sujets choisis en fonction de leur potentiel de viralité plutôt que de leur intérêt général, ou encore injonction à produire sans le temps nécessaire au recul journalistique… Dans certains cas, cette accumulation mène jusqu’au burn-out.
J’ai parfois l’impression que, quand il s’agit de se mettre en avant pour dire qu’on a fait un truc génial, les hommes prennent facilement la parole, mais quand il s’agit de se battre pour nos droits, ce sont surtout les femmes qui s’y collent.
Pauline De Deus, Profession : Pigiste
Pauline De Deus de Profession : Pigiste, souligne également la dimension genrée du travail à la pige : « Les femmes représentent une part plus importante chez les pigistes, ne serait-ce parce que ce sont elles qui s’occupent le plus des enfants. J’ai des copines qui sont parties à la pige au moment où elles sont devenues mères car c’était plus simple pour gérer leur emploi du temps. » Elle observe aussi un engagement particulièrement fort des femmes dans les mobilisations collectives. « Les meufs se bougent plus en général. Bien sûr, ça ne veut pas dire que les hommes ne se battent pas pour leurs droits, mais ces dernières années, à l’association, on note une grande majorité de femmes dans les réunions mensuelles. J’ai parfois l’impression que, quand il s’agit de se mettre en avant pour dire qu’on a fait un truc génial, les hommes prennent facilement la parole, mais quand il s’agit de se battre pour nos droits, ce sont surtout les femmes qui s’y collent. »

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Pigistes face aux plans sociaux
Selon l’association Profession : Pigiste, « l’hyperconnexion, les rythmes intenables, les burn-out et les mauvaises conditions économiques concernent, hélas, l’ensemble du monde du travail — et pas seulement les jeunes ». Dans l’une de ses dernières newsletters, l’association rappelle que, d’après le baromètre 2025 sur la santé mentale au travail, 47 % des salarié·es en France, tous secteurs confondus, se déclarent en détresse psychologique.
Les employeurs respectent davantage le droit du travail pour les journalistes en poste que pour les journalistes pigistes.
Pauline De Deus, Profession : Pigiste
Le secteur des médias n’échappe pas à cette tendance. Ces derniers mois, les plans sociaux s’y multiplient : chez Prisma Media (Capital, GEO, Femme Actuelle, Voici, Télé-Loisirs…), un troisième plan social en deux ans concerne 261 postes, soit près de 40 % des effectifs. Et d’autres groupes prévoient la suppression prochaine de dizaines, voire de centaines de postes partout en France, comme le groupe Centre France (La Montagne, L’Yonne républicaine), CMI France (Marianne, Elle, Franc-Tireur), Bayard Presse (La Croix), Le Parisien–Les Échos, Le Point, ou encore Ouest-France qui met en place un plan d’économies de 13 millions d’euros, suscitant des mouvements de grève. Dans ce contexte, les pigistes apparaissent particulièrement vulnérables. « Sur certains sujets, les journalistes en poste sont moins concernés. Mais les combats portés par les pigistes bénéficient à toute la profession », souligne Pauline, de Profession : Pigiste. Elle pointe un traitement différencié : « Les employeurs respectent davantage le droit du travail pour les journalistes en poste que pour les pigistes. Lors d’un plan de licenciement chez Prisma, des pigistes ont simplement été écartés, sans procédure formelle, alors que pour les salariés en poste, les licenciements étaient encadrés. » Pour rappel, cette différence de traitement est illégale, puisque les pigistes étant présumé·es en CDI, iels ont le droit aux mêmes procédures que les journalistes en poste. Aussi, cette précarité est renforcée par l’isolement structurel du métier : « Les pigistes ne sont pas intégrés aux rédactions de la même manière. Ils sont plus isolés, et donc moins protégés. Cela rend d’autant plus nécessaire de défendre leurs droits. »
L’initiative
Si je veux réussir à gagner 1600 € à la fin du mois, je sais que je vais me taper des semaines de malade, à courir tous les jours, tout le temps, à bosser les weekends, non stop.
Marion
À 28 ans, Emma (prénom modifié) est une jeune journaliste diplômée depuis un peu plus de cinq ans. Elle explique avoir pu trouver un équilibre financier rapidement après ses études, en étant pigiste, grâce au réseau qu’elle s’est construit lors de ses stages étudiants. « J’ai pu faire des piges régulières dès le départ, ce qui m’a plu car j’aime la pige pour l’indépendance que ça procure sur le choix des sujets, sur la liberté d’organiser ses journées comme on veut… » Emma explique piger surtout pour des médias nationaux en presse écrite, ainsi que pour des médias indépendants. « Ce qui est dur, c’est que d’un mois sur l’autre, les revenus n’ont rien à voir. Certains mois, je peux gagner jusqu’à 3.700 € net de salaire ! C’est incroyable, je vis seule sans enfant, donc je peux mettre de l’argent de côté et me faire plaisir. Mais les mois suivants, je vais gagner à peine 1000 €, et je vis à Paris… Donc l’argent mis de côté le mois d’avant me sert à ce moment-là. » Emma vit en colocation, et son loyer divisé par deux lui revient à 850 €, charges comprises. Pour sécuriser un minimum ses revenus, elle enchaîne différents types de piges, dont certaines rémunérées à la journée dans une agence de presse. Un fonctionnement plus stable en apparence, mais qui concentre, selon elle, « tous les problèmes de la dérive productiviste des rédactions ». De son côté, Marion (prénom modifié), journaliste de 32 ans établie dans le sud-ouest de la France, nous explique avoir récemment trouvé un mi-temps alimentaire. « Je me suis résolue dernièrement à avoir recours à un mi-temps, dans une entreprise qui n’a rien à voir avec le journalisme, pour financer les mois où c’est galère. » Marion est journaliste depuis dix ans et a travaillé trois ans en poste, dans un journal en « PHR » (presse hebdomadaire régionale), avant de revenir à la pige. Elle raconte le rythme effréné auquel elle était soumise alors : « J’écrivais 15 articles par semaine en PHR ! Sachant que j’étais à temps partiel, que les formats allaient jusqu’à 12.000 signes, et j’étais donc contrainte de faire plein d’heures supplémentaires non payées. En gros, il fallait sortir un journal toutes les semaines, et nous n’étions que deux ! » Passée cette expérience, et une fois revenue à la pige, Marion raconte avoir vécu avec 800 € maximum par mois pendant un long moment avant de prendre un mi-temps alimentaire en parallèle. Elle et les autres pigistes interviewées pour cet article n’hésitent pas à parler de « modèle économique » à trouver pour pouvoir joindre les deux bouts et malgré tout, vivre, au moins partiellement, de son métier de journaliste. « Si je veux réussir à gagner 1600 € à la fin du mois, je sais que je vais me taper des semaines de malade, à courir tous les jours, tout le temps, à bosser les weekends, non stop. »
En tant que pigiste, j’ai cette anxiété de stresser en permanence pour le fric. Après six ans d’études, et dix ans d’expérience professionnelle, je n’ai toujours pas de thune et je dois cumuler avec un boulot alimentaire à côté. C’est assez humiliant.
Marion
Même son de cloche pour Chloé (prénom modifié), pigiste depuis plusieurs années basée à l’étranger, pour des rédactions françaises. Les pigistes basé·es à l’étranger sont souvent dans une précarité administrative supplémentaire, car iels cotisent en France et sont payé-es en euros, mais n’ont pas accès à la sécurité sociale ni au chômage. « Nous, les correspondants journalistes basés à l’étranger, on vit dans un flou juridique. On est payés par des entreprises françaises, mais si on décide d’être déclarés dans les pays où l’on vit, on perd le statut de salarié, l’ancienneté et la carte de presse, qui sont les seules manières d’avoir des augmentations de salaire », témoigne Chloé, qui vit depuis plusieurs années dans une capitale où le coût de la vie est très élevé. « Du coup, je n’ai pas de mutuelle, car souscrire à la Caisse des français de l’étranger coûte la peau des fesses. Donc il ne faut vraiment pas qu’il m’arrive une merde. J’ai déjà fait trois burn-out. Mais tout ce que je fais, c’est jamais assez. On ne doit jamais s’arrêter de travailler. »

Chloé poursuit : « Nous, les jeunes correspondants à l’étranger, on se prend un plafond de verre, on sait qu’on sera jamais intégrés dans les rédactions pour lesquelles on travaille. On peut être corvéables à merci, rater les Noëls, les anniversaires, bosser les jours fériés, les weekends… Et se faire dégager dès qu’on tombe malade et qu’on doit s’arrêter de bosser. Ou qu’on ouvre un peu trop notre bouche. De toute façon, y en a 10 derrière qui veulent prendre notre place », confie-t-elle. « Certaines rédactions ne m’appellent jamais durant l’année, mais se réveillent le 23 décembre. Forcément, ils ont des trous à combler avec leurs salariés en congés, donc d’un coup ils pensent à toi. Et toi bah, si tu veux bosser, tu te rends disponible. » Chloé est rentrée pour la première fois dans sa famille à Noël dernier, après plus de cinq ans passés à l’étranger. Elle raconte vivre dans une passoire thermique et gagner aux alentours de 2300 € brut par mois. « C’est un bon revenu pour une pigiste, mais ça réclame un rythme de travail très soutenu, et surtout, mon salaire n’est pas viable pour vivre dans une capitale aussi chère. Aussi, on reste bien en-dessous des revenus des journalistes postés. » Les rédactions qui l’emploient ne veulent pas qu’elle déménage car elles préfèrent en général que leurs correspondant·es à l’étranger soient basé·es dans les capitales. « Ça va être ma prochaine bataille. Essayer de leur faire comprendre que je n’ai pas le choix. Je ne peux plus me permettre de vivre à cet endroit. En vrai, ça n’aurait pas tant d’impact sur mon travail d’être située ailleurs dans le pays, mais ils ont du mal à le comprendre… » Comme les autres, Chloé optimise ses déplacements dès qu’elle part en reportage, ce qui a un impact sur le travail journalistique. « Je pars faire des reportages là où j’ai des potes qui peuvent m’héberger sur leur canapé. Je ne peux pas aller dans un café manger quelque chose, c’est trop cher, et je ne sais jamais si mes employeurs vont me rembourser mes frais de déplacement. » Comme la plupart des pigistes, Chloé décline ses reportages en plusieurs articles, avec des angles différents, pour plusieurs médias. Cela lui permet de rentabiliser ses déplacements, en vendant deux ou trois sujets différents à partir d’un seul reportage. Mais les rédactions justifient ainsi le fait de refuser la prise en charge des frais de déplacement. « Elles nous disent « pourquoi ce serait à nous de payer votre déplacement, alors que vous avez aussi vendu un sujet à telle autre rédaction ? » C’est le serpent qui se mord la queue. » Chloé nous explique préparer ses sandwichs de chez elle avant de partir en reportage, de sorte à ne rien dépenser à l’extérieur.
Elle nous raconte aussi l’impact de son métier et de sa précarité sur sa santé mentale. « Je couvre beaucoup d’émeutes et de manifestations d’extrême droite. J’ai eu un entretien avec la médecine du travail sur les risques psycho-sociaux liés à mon activité. Mais dans les faits, je n’ai pas le droit d’être malade, donc je suis obligée de montrer que tout va bien. Si je suis malade ou que je vais mal, on va me mettre en arrêt, et je ne serai pas payée. » Marion, pigiste dans le sud de la France, renchérit : « Beaucoup de journalistes veulent être pigistes car, quand tu es en poste dans une rédaction, ça se passe souvent mal. Tu as un salaire fixe tous les mois, mais c’est parfois au prix de ta déontologie. Mais en pige, les tarifs n’augmentent plus depuis des années. On me commande beaucoup du 4 feuillets, donc même à 70 € net le feuillet, ça fait même pas 300 € en tout… Alors que j’y passe un temps fou ! Et c’est sans parler des frais kilométriques pour les reportages. Tu trembles comme une feuille pour demander le remboursement de ton sandwich triangle. C’est simple, je passe ma vie à courir après le fric. » Cette précarité constante et l’absence de reconnaissance impactent aussi la santé mentale des journalistes. Chloé l’affirme : « Moi, j’ai l’impression de cracher de la copie en permanence, je n’ai aucune reconnaissance, surtout pas financière, et c’est super délétère sur la confiance en soi. Je travaille autant que les autres, voire même plus efficacement que les journalistes postés car je ne fais pas de réunions, je n’ai pas d’interruptions… Mais personne ne me dit jamais « merci ». Parfois, nos employeurs ne nous répondent pas pendant une semaine car l’actu est ailleurs. Tout ça me donne l’impression que mon travail est nul, aussi car il est payé la moitié de ce qu’il devrait l’être. »
En pige, les tarifs n’augmentent plus depuis des années. Et c’est sans parler des frais kilométriques pour les reportages. Tu trembles comme une feuille pour demander le remboursement de ton sandwich triangle à la rédaction à qui tu vends ton article. C’est simple, je passe ma vie à courir après le fric.
Marion

Vol de sujets, concurrence accrue entre pigistes : « on est interchangeables »
Chloé nous raconte travailler depuis des années pour les mêmes rédactions, mais sans reconnaissance. « Il m’arrive d’avoir cette sensation que, si je ne sors pas de mon lit pendant trois semaines, personne s’en rendra compte. On est complètement remplaçables, des prestataires de service au bout d’un mail. » Et pour cause, elle nous raconte avoir été contrainte de demander de l’aide à son employeur principal, un média national. À l’époque, elle rencontre des difficultés dans sa vie personnelle et sa situation financière et matérielle est plus que tendue. « J’ai contacté cette rédaction, pour laquelle je travaille depuis plusieurs années. Je leur ai expliqué ma situation personnelle et je leur ai demandé un peu de soutien. Ils m’ont donc donné plus de travail, plus d’articles et de reportages à faire sur une période donnée. C’était épuisant, mais bon, au moins j’avais du boulot durant cette période ». Par la suite, Chloé décide d’aller les voir à Paris, pour échanger de vive voix sur sa situation. Elle leur annonce à l’avance sa venue. « Quand ils ont compris que si je venais les voir, ce n’était pas pour annoncer ma démission, ils m’ont dit : « Ah c’est cool si tu restes avec nous ! La pigiste qu’on avait pensé prendre pour te remplacer est pas terrible… Donc c’est mieux pour nous si tu restes. » » Remplaçable, donc. « Je leur parle tous les jours depuis des années, ils me connaissent bien, je fais des tonnes d’articles pour eux chaque année… Mais quand je leur parle de ma situation très précaire, du fait que j’ai besoin de vivre ailleurs que dans la capitale où je suis basée, que j’ai besoin d’aide pour couvrir mes frais de déplacement… Rien. Ils avaient même anticipé mon départ en prévoyant la personne qui me remplacerait dans le cas où je serais contrainte d’arrêter ! »
Au début, quand tu commences ta carrière de journaliste, tu te donnes à 800 %. Tu veux prouver que tu es douée. Mais en retour, tu n’as aucune reconnaissance. Dix ans après, tu galères toujours autant financièrement. Et tu as tous les petits jeunes qui arrivent derrière toi. Ils ne sont pas meilleurs, juste plus frais, et plus naïfs…
Chloé
Marion, qui pige à des centaines de kilomètres de Paris, depuis le sud de la France, constate la même chose. « Ce qui m’a fait le plus de mal ces dernières années, c’est de me rendre compte que les médias fidèles à ses pigistes n’existent pas. » Elle raconte avoir fait l’expérience à de nombreuses reprises d’être « dégagée » du jour au lendemain, notamment quand une rédaction trouve moins cher. « Tu peux travailler des années avec un média, tu penses que vous avez développé une relation de travail. Et puis tu apprends par un mail détourné, qui ne t’était pas adressé à l’origine, qu’ils ont prévu de te dégager. Comme ça, sans que personne te prévienne. Ils ont trouvé quelqu’un d’autre sur le même territoire que toi, qui accepte de faire la même chose pour moins cher, par exemple. » Marion, comme ses autres collègues, pointe aussi du doigt les médias indépendants de gauche. « On pourrait penser que les médias qui affichent des valeurs de gauche sont plus réglos, mais c’est pas le cas. On est en hyper concurrence entre nous, même sur un territoire comme le mien, car de plus en plus de journalistes ne veulent pas être à Paris. Demain, quelqu’un s’installe dans mon coin, on joue des coudes et c’est le premier arrivé, premier servi. Tu peux vendre des sujets tous les mois, pour chaque numéro, depuis des années à un média, ils en ont rien à foutre. Pour eux, tu es interchangeable. »
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Se battre pour ses droits est souvent indispensable dans ce milieu professionnel, mais pas toujours donné à tout le monde. Philomène (prénom modifié) en sait quelque chose. Cette journaliste de 35 ans a commencé la pige en 2018, après 5 ans passés en poste dans une rédaction. « J’étais frustrée de la vie à Paris et dans ma rédaction, je ne pouvais pas porter les sujets qui me tenaient à cœur, notamment sur les droits des femmes et des minorités. On pouvait en parler le 8 mars, mais c’était tout. Je me suis donc lancée à la pige pour pouvoir faire les sujets que je voulais ». Elle affirme n’avoir jamais vraiment réussi à en vivre. « Les premiers temps, c’est l’employeur de la rédaction où j’étais postée les années précédentes qui me prenait des piges, et en parallèle, j’essayais de vendre des sujets ailleurs. Mais par la suite, le rédacteur en chef a changé, et le nouveau a commencé à me prendre de moins en moins de commandes. » Alors que les premières années à la pige, Philomène gagnait un salaire d’environ 900 € mensuels avec cet employeur, celui-ci est tombé à 200 € mensuels avec le nouveau rédacteur en chef. Philomène tente à de nombreuses reprises d’ouvrir un dialogue avec son employeur, avant de demander son licenciement aux Prud’hommes. « Mon chef me refusait le licenciement, car il refusait mon statut de salariée ! J’ai vécu une longue période de souffrance car j’ai eu l’impression d’être mise au placard. La médecine du travail m’a déclarée inapte et a envoyé un courrier à mon employeur pour lui dire de me licencier. Il leur a répondu qu’il ne me connaissait pas ! Ça a été hyper violent. J’ai quand même été salariée en poste dans leur rédaction avec eux pendant trois ans, avant d’être pigiste pour eux ensuite pendant des années ! » Philomène a gagné son procès en 2023, mais pas sans y laisser des plumes. « Au moment où tu entames une procédure aux Prud’hommes, tu es déjà épuisée. J’avais tenté l’amiable, on a fait plein de réunions avec la rédaction en chef et les autres pigistes dans le même cas que moi. On leur a expliqué notre statut, on a proposé des solutions… En fait, on a compris que le nouveau rédacteur en chef voulait se débarrasser de nous pour placer ses propres pigistes à notre place. » Elle ajoute que le temps passé à parlementer avec cet employeur était du temps en moins pour essayer de vendre des piges à d’autres rédactions. « On est considérés comme des numéros remplaçables. » Philomène et les autres pigistes avec qui nous avons parlé (pour cet article, mais pas seulement), nous disent tout-es qu’être pigiste, c’est devoir adopter une posture commerciale. « Ce que je n’avais pas compris au début de ma carrière, c’est qu’être pigiste, c’est être entrepreneur. Il faut être dans une posture de commercial, savoir se vendre et vendre ses sujets. Les pigistes qui cartonnent sont souvent ceux qui ont réussi à se créer une marque avec leur nom, ils animent des tables-rondes, vendent des bouquins, ont de grosses communautés sur les réseaux… On doit être dans une posture de VRP, faire le tour des rédactions, faire en sorte de bien s’entendre avec les rédacteurs en chef, pressentir les sujets porteurs à venir… Sauf que c’est très éloigné du journalisme d’intérêt général, celui qu’on est censé pratiquer, et qui nécessite d’être à l’écoute du terrain, d’offrir des sujets qui correspondent aux besoins de la société, et dans ce cas, les rédactions seraient nos clientes. »
Si je veux bien gagner ma vie en tant que pigiste, je suis contrainte d’adopter une posture de commercial, de VRP. Il faut trouver les sujets qui sont le plus rentables, qui peuvent le mieux se vendre. Alors que le métier de journaliste est censé servir l’intérêt général avant tout.
Philomène
Dernièrement, Philomène confie réfléchir à arrêter le journalisme. Elle est loin d’être la seule. « Je me pose de plus en plus la question d’arrêter. Ou alors de chercher à retrouver une place en rédaction, mais le conflit d’intérêts qu’il peut y avoir entre les consignes de ta hiérarchie d’une part et tes valeurs d’autre part n’est pas toujours évident à gérer. En fait, j’ai besoin d’un minimum de confort. Je ne tolère plus la précarité de la même manière qu’il y a dix ans. Aussi, mon compagnon et moi souhaitons avoir un enfant dans quelques années. Mes priorités ont changé. » Elle aborde aussi la question des plans sociaux qui se multiplient dans le secteur, comme évoqué en première partie de cet article. « On entend de plus en plus souvent des histoires de conflits entre les directions et les rédactions des médias. La direction veut prendre un certain tournant, la rédaction ne veut pas… C’est notamment le cas avec le rachat par les milliardaires. C’est hyper déprimant car on sait que ça n’ira pas en s’améliorant. »
Conjuguer la pige et la maternité
Avoir un enfant quand on est pigiste : pas si simple ! Même pour des journalistes qui vivent correctement de la pige. Bérénice (prénom modifié) en sait quelque chose. Cette journaliste de 43 ans travaille en télé depuis près de quinze ans. Avant d’être maman, elle partait à l’autre bout du monde pour ses reportages. Tout a changé pour elle avec la venue de son enfant. « Je travaillais très bien en tant que pigiste avant. Vraiment, je n’avais aucun souci de revenus. Jusqu’au terme de ma grossesse, j’ai énormément travaillé, j’ai même retardé mon départ en congé maternité d’une semaine, car je voulais à tout prix terminer un montage. » Elle raconte avoir accouché « dans le flou total ». « Je suis quelqu’un de très bien organisé niveau paperasse et administratif. Donc j’ai monté un gros dossier pour l’assurance maladie, dans lequel il faut joindre tous ses bulletins de salaire sur l’année, ses contrats, et tout envoyer par la poste car ce n’est pas numérisé. » Pour rappel, les pigistes ne disposent pas toujours d’un contrat de travail formalisé et sont rémunéré·es via des fiches de paie. Selon les cas, une fiche peut regrouper plusieurs piges réalisées pour un même média sur un mois, mais lorsqu’un·e journaliste collabore avec plusieurs employeurs, le nombre de bulletins peut rapidement s’accumuler. Autrement dit, dans certaines situations, un·e pigiste ayant travaillé pour plusieurs rédactions peut devoir transmettre des dizaines, voire des centaines de fiches de paie à l’Assurance maladie pour faire valoir ses droits. Un parcours administratif d’autant plus complexe que les pigistes n’ont obtenu le droit au congé maternité qu’en 2020, après de fortes mobilisations.
Pour Bérénice, c’est un peu différent, car elle travaille dans l’audiovisuel et les règles n’y sont pas tout à fait les mêmes. « Après avoir envoyé mon dossier, ils ne m’ont demandé aucun papier complémentaire, car vraiment j’avais pensé à tout. Mais ils ne m’ont rien dit non plus. Je ne savais pas à combien s’élèverait mes indemnités, ni quand j’allais les toucher. Je les appelais, ils étaient incapables de me renseigner. J’avais envoyé mon dossier dans les temps, mais j’ai quand même reçu le versement avec du retard, trois mois exactement. J’ai accouché en mai, j’ai reçu mes indemnités fin juillet ! C’est de la maltraitance administrative. J’ai des copines qui ont dû renvoyer des papiers, des pièces complémentaires, elles ont reçu leurs versements encore plus tard que moi ! Et pendant ce temps-là tu accueilles ton enfant. Heureusement que j’avais un petit matelas financier à côté ! » Par la suite, Bérénice a dû adapter ses missions et son travail avec ses contraintes de jeune maman. « Quand tu es pigiste, personne ne t’attend. Moi, je n’avais pas anticipé que je ne voudrai plus partir et laisser mon enfant. Avant, je pouvais partir à l’autre bout du monde pendant une semaine ou quinze jours. Là, c’était plus possible ». L’une des boîtes ou sociétés de production avec qui elle travaille lui a permis de trouver des tournages de 24h, en France. « J’ai eu de la chance, le problème, c’est que quand tu as travaillé toute ta vie dans d’autres pays, les gens ne s’attendent pas à te voir sur des reportages en France. Ils ne t’attendent pas là. J’ai des copines qui partent la mort dans l’âme en laissant leurs enfants parce qu’elles ont trop peur qu’on ne les rappelle plus si elles disent non. » Bérénice raconte qu’une de ses amies, tout juste maman, s’est arrangée pour aller aux toilettes, au moment où une actualité internationale importante venait de tomber, pour ne pas que son chef la trouve et lui attribue le reportage. « Elle ne voulait pas quitter son bébé, donc elle a géré comme ça sur le coup. On a trop peur d’être mise au placard si on refuse. »
Quand tu es pigiste, personne ne t’attend. Tu es remplaçable. J’ai des copines qui partent en reportage à l’étranger la mort dans l’âme en laissant leurs enfants parce qu’elles ont trop peur d’être mises au placard si elles disent non.
Bérénice
En télé, le fonctionnement de la pige diffère de la presse écrite et web. Pour faire simple : les journalistes correspondant·es en région et/ou à l’étranger pour TF1 (par exemple) ne sont pas directement employé·es par cette chaîne. TF1 (et les autres chaînes de télé) font appel à des sociétés de production pour produire les reportages en dehors de Paris. Ces sociétés de production sont basées à Lille, Marseille, Nantes ou encore Bordeaux et emploient des journalistes, qui produisent des reportages, qui sont ensuite vendus par la société de production à TF1 ou d’autres chaînes de télé. Ce système permet aux chaînes de télévision d’économiser beaucoup d’argent, puisqu’elles n’ont pas à payer de salarié·es en dehors de Paris et se contentent d’acheter des reportages à l’unité. La journaliste Emma Vinzent le raconte très bien dans sa vidéo Instagram : « Les boîtes de production sont en concurrence. Quand il y a un sujet à faire sur la hausse du prix de l’essence, ça peut être fait n’importe où en France, donc il faut choisir quelle société de production va le faire. La chaîne de télé passe un coup de fil à toutes les boites de prod, en disant « je veux que vous me trouviez des gens pas contents à la station service », et la première qui trouve, remporte le droit de faire le reportage. Mais cela contraint aussi les journalistes en bout de chaîne, car ils n’ont pas d’autre choix que de trouver exactement ce que la chaîne de télé a demandé. Donc au lieu d’avoir des correspondants qui font remonter ce qu’ils observent sur le terrain, on a des rédactions qui dictent, depuis Paris, ce à quoi le reportage doit ressembler. C’est ça qui pousse parfois les journalistes à exagérer ce qu’ils voient sur le terrain, pour pouvoir vendre un sujet de plus. »

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Médias indépendants et de gauche : peuvent mieux faire ?
Quand je pitch un sujet d’article à une rédaction, il faut que j’arrive à lui donner envie de prendre mon sujet, mais sans trop en dire non plus, car sinon je prends le risque qu’elle me le vole.
Emma
Philomène, comme les autres pigistes interviewées, affirme que les médias indépendants de gauche doivent « balayer devant leur porte ». « Je suis devenue pigiste car je voulais parler des questions d’égalité, donc j’ai contacté les rédactions qui portent ces valeurs là. Sauf qu’elles te maltraitent autant, voire plus que les rédactions dont c’est pas la ligne éditoriale. Ça m’a tellement déçue. Le truc, c’est qu’on est des milliers de journalistes à vouloir bosser sur les questions féministes et écologiques, donc on est en hyper concurrence entre nous. Si ma spécialité était la cybersécurité et la tech, je me poserais moins de questions. » Emma est du même avis. « Certaines rédactions se disent ouvertement engagées, progressistes et féministes. Quand tu leur proposes un sujet précis, elles te disent non. Mais la semaine suivante, ou quinze jours plus tard, tu vois pile le sujet que tu leur avais proposé dans leurs colonnes. Ils l’ont traité, mais en interne. C’est exactement le même sujet, le même angle, les mêmes interlocuteurs interviewés… C’est ta proposition. Et ils te l’ont volée. Parce qu’une fois que le sujet est sorti quelque part, tu peux pas le vendre ailleurs. Et tu peux rien faire contre ça. » Elle explique que ça incite les pigistes à fournir des efforts supplémentaires, pour éviter le vol des sujets. « Du coup, quand on pitch nos sujets d’articles aux rédactions, il faut qu’on arrive à leur donner envie de prendre ce sujet, mais sans trop en dire non plus. » Pitcher un sujet, en journalisme, signifie envoyer un titre avec un résumé d’une dizaine de lignes de l’article que l’on souhaite vendre à la rédaction. Il faut réussir à donner envie et démontrer en quoi le sujet est une plus-value. Ce travail préliminaire n’est jamais rémunéré. Beaucoup de pigistes envoient des centaines de pitch par mois, et souvent, ceux-ci restent sans réponse. Même son de cloche dans l’audiovisuel. Bérénice l’affirme : « Ça prend du temps de pitcher. On est tellement nombreux, les diffuseurs disposent, ils n’ont qu’à se baisser pour ramasser. Ils te font développer des sujets, parfois à perte, car finalement ils choisissent autre chose… Et toi, t’es bien obligée de pitcher, sinon tu vends rien. »
Aussi, une fois le sujet vendu à une rédaction et publié, c’est loin d’être fini. Certains médias ne payent leurs pigistes que des mois après la parution de l’article, voire jamais. Emma en témoigne : « Une fois notre sujet publié, il faut parfois harceler les rédactions pendant des mois, jusqu’à les menacer d’un procès, pour obtenir sa fiche de paie et son salaire. Parfois, « juste » pour 200 euros… C’est super relou, mais si on fait pas ça, certains médias ne nous payent pas. » Pour Emma, la pige n’est pas faite pour les personnes qui « galèrent avec l’organisation et la rigueur ». Elle constate : « J’ai des amis qui ont laissé passer des salaires comme ça. Ils n’ont pas osé relancer une cinquième fois, ou n’ont pas eu l’énergie, donc ils laissent tomber. Mais ils ont bossé gratos du coup. »
Plein de journalistes pigistes bossent dans des conditions déplorables. C’est pour ça qu’on témoigne peu, et quand on le fait, c’est de manière anonyme. J’ai plusieurs copines pigistes qui sont sous anti-dépresseurs. Entre nous, on ne parle que de ça en permanence. Elles n’ont pas voulu apporter leur témoignage, même anonymement.
Emma
Marion dénonce une culture « très violente » dans la profession. « Le milieu du journalisme est ultra violent. Plein sont prêts à te marcher sur la gueule pour réussir. Ça m’est arrivée plein de fois, souvent de la part de mecs. » Elle nous explique qu’à plusieurs occasions, elle a échangé avec des confrères journalistes sur ses projets d’articles. « Deux semaines plus tard, je tombe sur mon article en question dans un journal, signé du collègue à qui j’en avais parlé. Et c’est arrivé plusieurs fois. » Une pratique qu’elle a observé aussi durant la période MeToo. « Toutes les meufs journalistes qui bossaient sur la thématique des violences sexistes et sexuelles depuis des années ont été remplacées par des mecs qui leur ont marché dessus car ils ont flairé le filon. Et on sait très bien qu’ils n’ont aucun problème pour s’approprier des sujets qu’ils ne maîtrisent peu, ou pas. » Elle raconte aussi avoir rejoint un collectif de pigistes dans sa région, qui est une aide et un appui moral. « Se regrouper en collectifs de pigistes permet de se rendre plus visibles des rédactions, qui sont en grande majorité basées à Paris », explique Marion. « C’est dur de bosser sur des sujets éloignés des métropoles. Certaines rédactions qualifient nos propositions d’articles de « dérisoires et anecdotiques », ou bien de « trop spécifiques ». Elles se rendent pas compte à quel point elles sont biaisées. Ce sont des réponses très orientées et parisiano-centrées. J’aimerais que les médias, surtout parisiens, se réveillent ! On passe à côté de plein de choses à force de ne pas raconter certaines histoires, ou de mal les raconter, de caricaturer, voire d’effacer des récits entiers. Les médias indépendants de gauche devraient être les premiers à se pencher là-dessus, mais ce n’est pas le cas. » Elle affirme aussi son souhait que les rédactions viennent davantage les chercher et leur donner des opportunités. Cette centralisation est une spécificité française. « Dans certains pays, comme en Allemagne, les grands journaux sont répartis sur le territoire. En France, tout est très centralisé. C’est parfois très dur de mettre un pied dans certains médias, voire impossible de s’y rendre. Et dans d’autres, notamment des médias plutôt de gauche, c’est possible d’y aller mais clairement, la petite pigiste perdue dans son trou, ils en ont rien à foutre. »
C’est dur de bosser sur des sujets éloignés des métropoles. Certaines rédactions qualifient nos propositions d’articles de « dérisoires et anecdotiques », ou bien de « trop spécifiques ». Ils se rendent pas compte à quel point ils sont biaisés. Ce sont des réponses très orientées et parisiano-centrées.
Marion
Toute cette énergie dépensée à joindre les deux bouts, courir après les piges, multiplier les reportages, faire valoir ses droits face aux rédactions et à l’administration représente un fardeau pour beaucoup de pigistes. Et c’est du temps et de l’énergie en moins à consacrer au métier. Marion le sait très bien : « Début 2026, j’étais à deux doigts d’abandonner le journalisme. Mais je me suis posé une question : si le RN passe en 2027, est-ce que je peux ne pas être journaliste à ce moment-là ? Et pour moi, la réponse est non. » Alors, pour ne pas « désaimer » son métier, Marion choisit une autre activité en parallèle. « J’ai pris un mi-temps qui n’a rien à voir avec le journalisme, c’est ma boussole. Ça me permet de sortir un peu de cette relation toxique au journalisme. J’ai vraiment l’impression de vivre le cycle de la violence comme avec un conjoint violent. Tu as parfois l’impression que ça va changer, mais ça ne change jamais. J’en peux plus de vivre ça. Je ne veux pas détester le journalisme, alors pour le moment, je trouve une bulle d’air en faisant autre chose à côté. »
In fine, ça a aussi des conséquences sur la société. Comme en témoigne Marion : « Sans les pigistes, les médias s’écroulent. On nous demande parfois de faire de l’enquête. Mais quel pigiste fait de l’enquête de nos jours ? Le seul média en France qui rémunère la pré-enquête, c’est Télérama. » La pré-enquête correspond au travail préparatoire indispensable à toute investigation journalistique : identifier un sujet, trouver des sources, vérifier la faisabilité, commencer à recueillir des éléments, parfois pendant plusieurs jours — voire plusieurs semaines — sans garantie que l’article sera ensuite acheté. « Je vais pas travailler gratuitement moi ! Combien de fois j’ai eu des rendez-vous avec des rédacteurs et rédactrices en chef, iels me disent de « revenir quand ce sera plus abouti ». Mais je vais pas bosser gratos, pour que, peut-être, tu me dises oui dans six mois. »
Quelles solutions ?
Je suis pour qu’on renseigne, sur chaque article, combien de temps ça a pris pour le faire, les conditions dans lesquelles le journaliste a travaillé, et combien il a été payé !
Chloé
Toutes les journalistes que nous avons interviewées ont avancé des pistes pour lutter contre la précarité de la pige. Bérénice est très impliquée dans l’action syndicale depuis plusieurs années et déplore le manque de syndicalisation chez les journalistes : « La profession doit se syndiquer, c’est urgent, surtout dans l’audiovisuel ! Dans l’audiovisuel, on n’est pas défendus, on n’a même pas de tarif minimum ! Il y a des débats actuellement pour définir des minima de rémunération, mais pour l’instant, il y a de grosses disparités. Chacun négocie dans son coin ses tarifs. Il faut que les gens apprennent à la jouer collectif, sinon on va tous perdre. » Chloé, elle, se prononce en faveur de davantage de transparence des médias sur les conditions de travail de leurs salarié·es, pigistes comme posté·es. « Je suis pour qu’on renseigne, sur chaque article, combien de temps ça a pris pour le faire, les conditions dans lesquelles le journaliste a travaillé, et combien il a été payé ! » Elle affirme que la qualité d’un article se ressent lorsque le journaliste est correctement défrayé ou non. « Bien sûr qu’un reportage effectué dans de bonnes conditions, sans s’inquiéter des questions matérielles, a un impact sur le rendu final… » Pour Marion, les pigistes doivent gagner plus d’avantages sociaux. « On est nul part dans les accords d’entreprise. Si on prend des vacances, on gagne rien. On n’a pas de ticket restau. J’ai connu un média, qui n’existe plus aujourd’hui, qui faisait le partage de l’intéressement salarial, autrement dit qui partageait la richesse du média entre tous ses salariés. » Les pigistes que nous avons interviewées et celleux avec qui nous avons échangé mais qui n’ont pas souhaité témoigner nous ont toutefois citer de bons employeurs (car oui, il y en a !). Parmi eux : La Brèche ; Les Autres possibles ; la Revue dessinée ou encore la Nouvelle vie ouvrière. Et non, Lisbeth n’en fait pas partie, pour la bonne raison que nous n’avons pas (encore) les moyens d’avoir recours à des pigistes. Tous nos articles sont donc rédigés par nous-mêmes, en interne.
Pauline De Deus, de Profession : Pigiste, livre quant à elle ses quelques conseils, notamment à destination des pigistes qui se lancent. « En général, on recommande de se lancer à la pige avec une sécurité financière, comme du chômage ou quelques économies par exemple. Car ça peut mettre du temps à fonctionner. Aussi, il ne faut pas se décourager, car même avec des décennies d’expérience, on continue de se prendre des refus sur nos sujets, donc faut pas le prendre personnellement. » Elle conseille aussi de ne pas rester seul·e, de rejoindre des collectifs de pigistes qui sont présents partout en France, l’association Profession : Pigiste bien sûr, et/ou un syndicat (ceux-ci sont détaillés dans notre rubrique “Aller plus loin” en fin d’article). « Il faut se mettre en réseau, et aussi qu’on se soutienne entre nous, sinon on s’en sortira pas. »
Il faut que les lecteur·ices se rendent compte que, souvent, sortir une grosse enquête quand on est pigiste, c’est pas rentable. Quand on le fait, c’est par passion, par conviction, mais c’est très peu rémunéré. Et à côté, il faut aussi parfois accepter de travailler pour un journal moins prestigieux, très niche, ou sur des sujets qui nous intéressent moins, parce qu’on fait comme on peut et qu’on doit manger.
Pauline